Tantôt séjour admirable, paradis terrestre et céleste à la fois, région bénie du ciel, enrichie d' une vie luxuriante, habitée par p182 des êtres supérieurs ; tantôt séjour épouvantable, déshérité de tous les dons de la nature, désert et taciturne, véritable tombeau ambulant oublié dans l' espace. Avant l' invention du télescope, les philosophes étaient naturellement portés à voir en elle une terre analogue à celle que nous habitons. Lorsque Galilée eut dirigé la première lunette vers ce globe et reconnu là des montagnes et des vallées analogues aux reliefs de terrain qui diversifient notre planète, et de vastes plaines grises que l' on pouvait facilement prendre pour des mers, la ressemblance entre ce monde et le nôtre parut évidente, et on le peupla aussitôt, non d' une humanité réelle, mais d' animaux variés. On dessina les premières cartes, et l' on s' accorda à baptiser les grandes taches des noms de mers qu' elles portent encore aujourd' hui. Au temps d' Huygens, d' Hévélius, de Cassini, de Bianchini, on construit des lunettes de plus de cent pieds, dont ce dernier auteur a donné, dans son ouvrage sur Vénus, le curieux spécimen reproduit ici ; mais ces lunettes, non achromatiques, ne valaient pas nos lunettes actuelles de cinq mètres. Les astronomes, les penseurs, le public intelligent lui- même, espéraient voir un progrès rapide dans l' agrandissement des télescopes, et on proposa même, sous Louis Xiv, de construire une " lunette de dix mille pieds devant montrer des animaux dans la lune. " mais les opticiens avaient beau faire, les progrès de l' optique n' allaient pas au p183 gré de l' imagination. Au contraire, plus les instruments se perfectionnaient, et plus s' effaçaient les analogies d' abord remarquées entre la lune et la terre. Les mers laissant distinguer nettement leur surface, on constatait que cette surface n' est ni liquide, ni unie, mais sablonneuse et rugueuse, accidentée de mille reliefs, collines, vallées, cratères, cirques , etc. L' observation attentive ne parvenait à découvrir sur cet astre, ni une seule vraie mer, ni un seul lac, ni aucune preuve certaine de la présence de l' eau sous quelque forme que ce fût : nuage, neige ou glace. L' observation non moins attentive des étoiles et des planètes, aux moments où la lune passe devant elles et les occulte, montrait en même temps que ces astres ne sont ni voilés ni réfractés lorsqu' ils touchent le bord du disque lunaire, et que, par conséquent, ce globe n' est environné d' aucune atmosphère sensible. L' analogie qu' on avait cru saisir entre ces deux mondes s' évanouissait, la vie lunaire disparaissait en fumée, et l' on s' habitua peu à peu à écrire dans tous les livres d' astronomie cette phrase devenue déjà traditionnelle : la lune est un astre mort . C' était conclure un peu vite. C' était surtout s' illusionner singulièrement sur la valeur du témoignage télescopique. Mon ancien maître et ami, Babinet, prétendait que, s' il y avait sur la lune des troupeaux d' animaux analogues aux troupeaux de buffles de l' Amérique ou des troupes de soldats marchant en ordre de bataille, ou des rivières, des canaux et des chemins de fer, ou des monuments comme notre-dame, le louvre et l' observatoire, le grand télescope de Lord Rosse permettrait de les reconnaître. On disait, en effet, que ce télescope colossal, dont la longueur dépasse 16 mètres, et dont le miroir offre un diamètre de 1 mètre 83 centimètres (le plus grand qu' on ait encore construit même à l' heure actuelle : Fig 83), pourrait supporter des grossissements de six mille fois. Or, comme grossir un objet lointain ou le rapprocher, c' est géométriquement la même chose, si, en effet, on pouvait rapprocher de six mille fois la lune, on la verrait à 16 lieues. Mais le télescope de Lord Rosse n' est pas parfait, et, loin de pouvoir supporter de tels grossissements de six mille, on ne peut pas, si l' on veut voir nettement, dépasser deux mille. Le meilleur télescope, avec celui de Lord Rosse, est le grand télescope de Lassell, de 1 mètre 22 de diamètre, et de 11 mètres de longueur. Les plus puissantes lunettes sont celles de l' observatoire du mont Hamilton (Californie) et de l' observatoire de Nice ; la première possède un objectif de 97 centimètres ( 91 d' ouverture libre) et mesure 15 mètres de longueur ; la seconde possède un objectif de 76 centimètres p184 ( 74 d' ouverture libre) et mesure 18 mètres de longueur. Ces deux grands instruments ont été installés en 1887. Or, les plus forts oculaires qu' on puisse appliquer à ces chefs-d' oeuvre de l' art optique ne dépassent pas deux mille non plus, et dans les conditions atmosphériques les plus favorables. à quoi sert de grossir démesurément une image qui cesse d' être pure et de pouvoir être utilement observée ? Comme nous le faisions remarquer plus haut, la plus grande proximité à laquelle nous puissions amener la lune, dans les meilleures conditions, c' est donc 90 kilomètres ou 44 à 45 lieues. Or, je le demande, que peut-on distinguer et reconnaître à une distance pareille ? L' apparition ou la disparition des pyramides d' égypte y passerait probablement inaperçue. " on n' y voit rien remuer ! " objecte-t- on assez souvent. Je le crois sans peine. Il faudrait un fameux tremblement de terre (ou tremblement de lune) pour qu' il fût possible de s' en apercevoir d' ici, et encore faudrait-il aussi que, justement à cet instant-là, il y eût un astronome terrestre, favorisé d' un ciel pur et d' un puissant instrument, occupé à examiner précisément la région du cataclysme ; nous ne serions prévenus par aucun bruit, et la catastrophe la plus épouvantable pourrait survenir, la lune tout entière pourrait éclater en mille tonnerres, que le plus léger écho ne traverserait pas le ciel qui nous en sépare. Lors donc qu' on déclare que la lune est inhabitée, parce qu' on n' y voit rien remuer, on s' illusionne singulièrement sur la valeur du témoignage télescopique. à quelques kilomètres de hauteur, en ballon, par un ciel pur et un beau soleil, on distingue à l' oeil nu les villes, les bois, les champs, les prairies, les rivières, les routes ; mais on ne voit rien remuer non plus, et l' impression directement ressentie (je l' ai bien souvent éprouvée dans mes voyages aériens) est celle du silence, de la solitude, de l' absence de la vie. Aucun être vivant n' est déjà plus visible, et si nous ne savions pas qu' il y a des moissonneurs dans ces campagnes, des troupeaux dans ces prairies, des oiseaux dans ces bois, des poissons dans ces eaux, rien ne pourrait nous le faire deviner. Si donc la terre est un monde mort, vue seulement à quelques kilomètres de distance, quelle n' est pas l' illusion humaine d' affirmer que la lune soit vraiment un monde mort, parce qu' elle le paraît vue à cinquante lieues et davantage, car ce n' est qu' exceptionnellement qu' on peut employer les plus forts grossissements, et en général, on n' applique pas à l' observation de la lune des grossissements supérieurs à mille ! Que peut-on saisir de la vie à une pareille distance ? Rien, assurément, car forêts, plantes, cités, tout disparaît. p185 Le seul moyen que nous ayons de nous former une opinion exacte de l' état du monde lunaire, c' est d' observer avec soin et de dessiner séparément certains districts, puis de comparer d' année en année ces dessins avec la réalité, en tenant compte de la différence des instruments employés. Il faut accorder une certaine cause de variété à la différence des yeux des observateurs ainsi qu' à la transparence de l' atmosphère. Il faut aussi tenir compte de la différence d' éclairement suivant la hauteur du soleil, attendu que plus le soleil est oblique et plus les reliefs du terrain sont visibles. Les différences observées sont même extraordinaires. On n' y croirait pas si on ne les voyait pas. J' ai voulu faire apprécier à mes lecteurs ces étonnantes différences en reproduisant en chromo-lithographie deux admirables dessins de mon illustre ami Piazzi Smith, directeur de l' observatoire d' édimbourg : ils représentent la même région , la mer des crises, éclairée obliquement et normalement. Quel surprenant contraste entre ces deux vues ! Or, cette méthode critique, appliquée depuis quelques années, ne confirme pas l' hypothèse de la mort du monde lunaire. Elle nous apprend, au contraire, que des changements géologiques et même météorologiques paraissent encore s' accomplir à la surface de notre satellite. p186 Et, d' abord, la surface lunaire ne peut guère faire autrement que de changer, aussi bien que la surface terrestre. Sur notre planète, il est vrai, nous avons encore de violentes éruptions volcaniques et de désastreux tremblements de terre ; nous avons les vagues de l' océan, qui, rongeant les rivages sous les falaises et pénétrant les embouchures des fleuves, modifient incessamment les contours des continents (comme je l' ai constaté de mes yeux le long des côtes françaises) ; nous avons les mouvements du sol, qui s' élève et s' abaisse au-dessous du niveau de la mer, comme chacun peut le voir à Pouzzoles, en Italie, ainsi qu' en Suède et en Hollande ; nous avons le soleil, la gelée, les vents, les pluies, les rivières, les plantes, les animaux et les hommes, qui modifient sans cesse la surface de la terre. Néanmoins, sur la lune, il y a deux agents qui suffisent pour opérer des modifications plus rapides encore : c' est la chaleur et le froid. à chaque lunaison, la surface de notre satellite subit des contrastes de température qui suffiraient pour désagréger de vastes contrées, et, avec le temps , faire écrouler les plus hautes montagnes. Pendant la longue nuit lunaire, sous l' influence d' un froid plus que glacial, toutes les substances qui composent le sol doivent se contracter plus ou moins, suivant leur nature. Puis, le sol doit s' échauffer sous la radiation directe d' un soleil sans nuages et atteindre un haut degré de température malgré l' absence ou la raréfaction de l' atmosphère, comme on le constate en ballon et sur les montagnes, et tous les minéraux qui, quinze jours auparavant, étaient réduits à leurs plus petites dimensions, doivent se dilater dans des proportions diverses. Si nous considérons les effets que l' hiver et l' été produisent sur la terre, nous concevrons ceux qui doivent être produits au centuple de la lune par cette succession de condensations et de dilatations dans des matériaux qui sont moins cohérents, moins massifs que ceux de la terre. Et si nous ajoutons que ces contrastes sont répétés, non pas année par année, mais mois par mois, et que toutes les circonstances qui les accompagnent doivent les exagérer encore, il ne paraîtra certainement pas étonnant que des variations topographiques se produisent actuellement à la surface de la lune, et que, loin de désespérer de les reconnaître, nous puissions au contraire nous attendre à les constater. D' ailleurs, nous ne pouvons pas affirmer qu' indépendamment des variations dues au règne minéral, il n' y en ait pas qui puissent être dues à un règne végétal, ou même à un règne animal, ou-qui sait ? -à des formations vivantes quelconques, qui ne soient ni végétales ni animales. p187 Mais des opérations volcaniques paraissent encore se manifester. Un volcan plus gros que le Vésuve a dû se former ou tout au moins s' agrandir de manière à devenir visible, dans le cours de l' année 1875, au milieu d' un paysage bien connu des sélénographes. Lorsque la lune arrive à son premier quartier, le soleil commence à éclairer la surface de la " mer des vapeurs " , région fort heureusement située vers le centre du disque lunaire. On remarque là, parmi plusieurs beaux cratères, celui qui a reçu le nom d' Agrippa. Autour de ce cirque, le terrain descend en pente, et aboutit à une plaine. On distingue à travers cette plaine une sorte de fleuve, coupé presque au milieu du chemin par un petit cratère, nommé Hyginus. Bien souvent, j' ai observé cette curieuse région du monde lunaire, et j' en ai fait un grand nombre de dessins, dont les plus complets sont des 31 juillet 1 873, 1 er août, 29 octobre, 27 novembre de la même année, 24 avril 1874. Or, au nord-ouest du cratère d' Hyginus, aucun des astronomes qui ont observé et dessiné cette région n' avait jamais vu ni décrit un cirque de 4500 mètres de diamètre, qui y est actuellement visible et que l' un de nos sélénographes contemporains les plus laborieux, M J Klein, de Cologne, a vu pour la première fois le 19 mai 1876. N' avoir pas vu une chose , même en regardant à la place où elle pouvait être, ne prouve pas qu' elle n' existait point ; mais, lorsque les observateurs ont été nombreux et attentifs et lorsque l' objet est bien apparent, il n' est guère possible de douter. C' est le cas du nouveau cirque, et le doute qui reste provient des nombreuses irrégularités de ce terrain, fort difficiles à dessiner rigoureusement. Il y a en Angleterre une société dont tous les membres jurent fidélité à la lune et s' engagent à ne pas l' oublier un seul mois : c' est la Selenographical Society ; elle s' est empressée de publier dans son journal sélénographique les détails donnés par le professeur Klein et les observations qui ont confirmé sa découverte. Pour ma part, comme je le disais tout à l' heure, quoique je n' aie pas fait de notre satellite l' objet exclusif de mes observations, j' ai passé bien souvent de longues soirées à étudier au télescope sa curieuse topographie, et j' ai pris entre autres, en 1873 seulement, une trentaine de dessins de la vallée d' Hyginus, qui m' a toujours particulièrement attiré. (Voy les terres du ciel , P 322). Or, je ne puis reconnaître sur aucun de mes dessins le nouveau cratère, que j' ai plusieurs fois aperçu depuis. La Fig 84 représente cette région. Le changement observé est arrivé à gauche et au-dessous du point marqué (..) sur cette petite carte. Dans la mer du nectar, on voit un petit cratère, dont le diamètre p188 mesure environ 6000 mètres, s' élevant isolé au milieu d' une vaste plaine. Eh bien, ce cratère est tantôt visible et tantôt invisible... de 1830 à 1837, il était certainement invisible, car deux observateurs, absolument étrangers l' un à l' autre, Maedler et Lohrmann, ont minutieusement analysé, décrit et dessiné ce pays lunaire, et vu, tout près de la position qu' il occupe, des détails de terrains beaucoup moins importants que lui -même, sans en avoir le moindre soupçon. En 1842 et 1843, Schmidt observa cette même contrée sans l' apercevoir. Il le vit pour la première fois en 1851. On le distingue fort bien sur une photographie directe de Rutherfurd, prise en 1865. Mais en 1875, le sélénographe anglais Neison examina, dessina et décrivit, avec les détails les plus minutieux et les mesures les plus précises, ce même endroit, sans apercevoir aucune trace de volcan. Depuis, on l' a revu plusieurs fois. Il semble que l' explication la plus simple à donner de ces changements de visibilité serait d' admettre que ce volcan émet parfois de la fumée ou des vapeurs qui restent quelque temps suspendues au- dessus de lui et nous le masquent, comme il arriverait pour un aéronaute planant à quelques kilomètres au-dessus du Vésuve aux époques de ses éruptions. L' observation assidue d' un grand nombre d' autres points lunaires, notamment des deux cratères jumeaux de Messier, du monticule blanc Linné, des tracés qui traversent l' arène du grand cirque sombre de Platon, conduit à admettre la probabilité, sinon la certitude, de variations actuelles. (Voy les terres du ciel .) pour se défendre de ces conséquences nouvelles, il faudrait admettre que tous les observateurs de la lune, bien connus pour les soins qu' ils ont apportés dans leurs études et pour la précision qu' ils ont toujours obtenue, aient mal vu toutes les fois que nous ne comprenons pas les faits observés. Ce serait là une autre hypothèse, moins soutenable que celle de variations parfaitement admissibles. Des flammes de volcans seraient-elles visibles à la distance à laquelle nous voyons la lune au télescope ? Non, à moins d' être d' une violence et d' une lumière beaucoup plus intenses que celles des volcans terrestres. Ces brumes, brouillards, vapeurs ou fumées, dont il devient de moins en moins possible de douter, avaient même conduit Schroeter à penser que leurs situations parfois singulières semblaient accuser quelque origine industrielle , fourneaux, usines, des habitants de la lune ! L' atmosphère des villes industrielles, remarquait-il, varie suivant les heures du jour et le nombre de feux allumés. On rencontre p189 souvent dans l' ouvrage de cet observateur des conjectures " sur l' activité des sélénites " . Il crut aussi observer des changements de couleur pouvant être dus à des modifications dans la végétation ou à des cultures. L' observation attentive et persévérante du monde lunaire n' est point aussi dépourvue d' intérêt qu' un grand nombre d' astronomes se l' imaginent. Sans doute, tout voisin qu' il est, ce monde diffère p190 plus du nôtre que la planète Mars, dont l' analogie avec la terre est si manifeste, et qui doit être habitée par des êtres différant fort peu de ceux qui constituent l' histoire naturelle terrestre et notre humanité même ; mais, quoique très différent de la terre, il n' en a pas moins sa valeur et son intérêt. Et d' ailleurs, pourquoi supposer qu' il n' y ait pas sur ce petit globe une végétation plus ou moins comparable à celle qui décore le nôtre ? Des forêts épaisses comme celles de l' Afrique centrale et de l' Amérique Du Sud pourraient couvrir de vastes étendues de terres sans que nous puissions encore les reconnaître . Il n' y a point sur la lune de printemps et d' automne, et nous ne pouvons nous fier aux variations de nuances de nos plantes boréales, à la verdure de mai ni à la chute des feuilles jaunies par octobre, pour nous figurer étroitement que la végétation lunaire doive offrir les mêmes aspects ou ne pas exister. Là, l' hiver succède à l' été de quinze en quinze jours : la nuit, c' est l' hiver ; le jour, c' est l' été. Le soleil reste au-dessus de l' horizon pendant quinze fois vingt-quatre heures : telle est la durée de la journée lunaire et de l' été ; pendant quinze jours aussi le soleil reste sous l' horizon : telle est la durée de la nuit lunaire et de l' hiver. Ce sont là des conditions climatologiques absolument différentes de celles qui régissent la végétation terrestre. Dans les climats intertropicaux, où il n' y a ni hiver ni été, les arbres ne changent pas de couleur. Nous avons aussi dans nos climats des plantes à feuillage persistant, des arbustes qui ne varient pas davantage avec les saisons ; et quant au type même de la verdure végétale, à l' herbe des prairies, elle reste aussi verte en hiver qu' en été. Or, il se présente ici une série de questions qui restent sans réponse : existe-t-il sur la lune des êtres passifs analogues à nos végétaux ? S' ils existent, sont-ils verts ? S' ils sont verts, changent-ils de couleur avec la température, et, s' ils varient d' aspect, ces variations peuvent-elles être aperçues d' ici ? Quelle lumière l' observation télescopique nous apporte-t-elle sur ces points obscurs ? Assurément, il n' y a dans toute la topographie lunaire aucune contrée aussi verte qu' une prairie ou une forêt terrestre, mais il y a sur certains terrains des nuances distinctes, et même des nuances changeantes. La plaine nommée mer de la sérénité présente une nuance verdâtre traversée par une zone blanche invariable. L' observateur Klein a conclu de ses observations que la teinte générale, qui est quelquefois plus claire, est due à un tapis végétal, lequel d' ailleurs pourrait être formé de plantes de toutes les dimensions, depuis les mousses et les champignons jusqu' aux sapins et aux cèdres, p191 tandis que la traînée blanche invariable représenterait une zone déserte et stérile. Les astronomes qui se sont le plus occupés des photographies lunaires sont aussi d' opinion que la teinte foncée des taches nommées mers, teinte si peu photogénique qu' elle impressionne à peine la plaque sensible (de sorte qu' il faut un temps de pose plus long pour photographier les régions sombres que les régions claires) doit être causée par une absorption végétale . Cette nuance verdâtre de la mer de la sérénité varie légèrement, et parfois elle est très marquée. La mer des humeurs offre la même teinte, entourée d' une étroite bordure grisâtre. Les mers de la fécondité, du nectar, des nuées, ne présentent pas cet aspect, et restent à peu près incolores, tandis que certains points sont jaunâtres, comme par exemple le cratère Lichtenberg et le marais du sommeil. Est-ce là la couleur des terrains eux-mêmes, ou bien ces nuances sont-elles produites par des végétaux ? Remarque assez singulière, il y a des vallées et des plaines qui changent de teinte avec l' élévation du soleil au-dessus d' elles. Ainsi, l' arène du grand et admirable cirque de Platon s' assombrit à mesure que le soleil l' éclaire davantage , ce qui paraît contraire à tous les effets optiques imaginables. Après la pleine lune, époque qui représente le milieu de l' été pour cette longitude lunaire, la surface apparaît au télescope beaucoup plus foncée qu' aucun autre point du disque lunaire. Il y a 99 à parier contre 1 que ce n' est pas la lumière qui produit cet effet, et que c' est la chaleur solaire, dont on ne tient pas assez souvent compte, lorsqu' on s' occupe des modifications de teintes observées sur la lune, quoiqu' elle soit tout aussi intimement liée que la lumière à l' action du soleil. Il est hautement probable que ce changement périodique de teinte de la plaine circulaire de Platon, visible chaque mois pour tout observateur attentif, est dû à une modification de nature végétale causée par la température. La contrée du nord-ouest d' Hyginus, dont nous avons déjà parlé, présente des variations analogues. On voit aussi, dans la vaste plaine fortifiée baptisée du nom d' Alphonse, trois taches qui sortent pâles, le matin, de la nuit lunaire, s' obscurcissent à mesure que le soleil s' élève, et redeviennent pâles le soir au coucher du soleil. Loin donc d' être en droit d' affirmer que le globe lunaire soit dépourvu d' aucune vie végétale, nous avons des faits d' observation qui sont difficiles, pour ne pas dire impossibles, à expliquer, si l' on admet un sol purement minéral, et qui, au contraire, s' expliquent facilement en admettant une couche végétale, de quelque forme qu' elle soit d' ailleurs. Il est regrettable qu' on ne puisse pas analyser d' ici la p192 composition chimique des terrains lunaires, comme on analyse celle des vapeurs qui enveloppent le soleil et les étoiles ; mais nous ne devons pas désespérer d' y parvenir, car, avant l' invention de l' analyse spectrale, on n' eût point imaginé la possibilité d' arriver à d' aussi merveilleux résultats. Quoi qu' il en soit, nous sommes fondés à admettre actuellement que le globe lunaire a été autrefois le siège de mouvements géologiques formidables dont toutes les traces restent visibles sur son sol si tourmenté, et que ces mouvements géologiques ne sont pas éteints ; que ces mers ont été couvertes d' eau, et que cette eau n' a peut-être pas encore absolument disparu ; que son atmosphère paraît réduite à sa dernière expression, mais n' est pas anéantie , et que la vie, qui depuis des siècles de siècles doit rayonner à sa surface, n' est probablement pas encore éteinte. p193 Les êtres et les choses lunaires diffèrent inévitablement des êtres et des choses terrestres. Le globe lunaire est 49 fois plus petit que le globe terrestre et 81 fois moins lourd. Un mètre cube de lune ne pèse que les six dixièmes d' un mètre cube de terre. Nous avons vu aussi que la pesanteur à la surface de ce monde est six fois plus faible qu' à la surface du nôtre ; et qu' un kilogramme transporté là et pesé à un dynamomètre n' y pèserait plus que 164 grammes. Les climats et les saisons y diffèrent essentiellement des nôtres. L' année est composée de douze jours et de douze nuits lunaires, durant chacun 354 heures, le jour étant le maximum de température et l' été, la nuit étant le minimum et l' hiver, avec une différence thermométrique de plus de cent degrés probablement, si l' atmosphère est partout extrêmement rare. Voilà plus de divergence qu' il n' en faut pour avoir constitué sur ce globe un ordre de vie absolument distinct du nôtre. Il pourrait se faire que nous eussions sous les yeux des cultures p194 des plantations, des chemins, des villages, des cités populeuses, et, si la vision télescopique devenait assez perçante, des édifices, des habitations même, sans que l' idée pût nous venir de voir dans ces objets des oeuvres dues à la main des sélénites, -si toutefois encore ils ont des mains... nous ne les reconnaîtrions pas. Ce qu' il faudrait voir, c' est du mouvement , ne fût-ce que celui d' un troupeau. Répétons-le, nos meilleurs télescopes ne rapprochent pas la lune à moins d' une cinquantaine de lieues. Or, à une pareille distance, non seulement il nous est impossible de distinguer les habitants d' un monde, mais encore les oeuvres matérielles de ces habitants eux-mêmes restent invisibles ; chemins, canaux, villages, cités populeuses même, restent cachés par l' éloignement. On prend, il est vrai, d' admirables photographies, et ces photographies possèdent à l' état latent tout ce qui existe à la surface de la lune. s' il y a des habitants, ils y sont, eux, leurs demeures, leurs travaux, leurs cultures, leurs édifices, leurs cités ! Oui, ils y sont ! Et il est difficile de se défendre d' une certaine émotion, lorsqu' on tient une de ces photographies entre les mains, et qu' on se dit que les habitants de la lune sont là (s' ils existent), et qu' un grossissement suffisant pourrait permettre de les apercevoir, comme on voit au microscope l' étrange population d' une goutte d' eau ! Malheureusement, ces photographies, tout admirables qu' elles sont, ne sont pas parfaites ; on les agrandit bien un peu, cinq fois, dix fois, mais on agrandit en même temps le grain et les imperfections de l' image, et tout devient vague et diffus, moins utile et moins agréable à analyser que le cliché primitif. Nous ne pouvons donc que nous restreindre à étudier avec soin les plus petits détails, à les dessiner exactement, à les réobserver d' année en année, et à constater les variations ou mouvements qui pourraient s' y produire. Ceux qui s' appuient sur la différence qui existe entre la lune et la terre pour nier la possibilité de toute espèce de vie lunaire font, non pas un raisonnement de philosophe, mais ( qu' ils me pardonnent cette expression ! ) un raisonnement de poisson ! ... tout poisson raisonneur est naturellement convaincu que l' eau est l' élément exclusif de la vie, et qu' il n' y a personne de vivant hors de l' eau. D' autre part, un habitant de la lune se noierait sûrement en descendant dans notre atmosphère si lourde et si épaisse (chacun de nous en supporte 15000 kilogrammes). affirmer que la lune est un astre mort parce qu' elle ne ressemble pas à la terre, serait le fait d' un esprit étroit, s' imaginant tout connaître et osant prétendre que la science a dit son dernier mot. Cette vie lunaire n' ayant pu être formée sur le même plan que la p195 vie terrestre, tout ce que nous pouvons assurer sur cette question, si ancienne et si débattue, c' est que les habitants de la lune, s' ils existent, doivent être absolument différents de nous comme organisation et comme sens, et certainement bien plus différents de nous par leur origine que ne le sont les habitants de Vénus ou de Mars. Ne perdons pas de vue, d' ailleurs, que l' hémisphère lunaire que nous ne connaissons pas est plus léger que celui-ci, et que, quoique sa topographie paraisse ressembler à celle-ci, nous ne pouvons rien dire des fluides et des liquides qui peuvent y exister. Sans doute, la chaleur solaire amènerait des courants atmosphériques de ce côté-ci, mais ne serait-ce pas là le secret de l' inconstance des effets observés dans les occultations ? La vie lunaire a dû être antérieure à la vie terrestre, car la lune, quoique fille de la terre, est relativement plus vieille qu' elle. Les mouvements géologiques, physiques, chimiques, qui l' ont si rudement agitée, ont été sans doute, comme en notre monde, contemporains de la genèse primordiale de ses organismes vivants ; aucune observation ne prouve que cette vie ait vraiment disparu. Ne quittons pas ce monde voisin sans chercher à nous rendre compte de l' effet que produit la terre vue de la lune , et sans nous former une idée de l' astronomie pour un observateur situé sur notre satellite. Quels que soient les êtres habitant ou ayant habité la lune (soit qu' ils p196 existent encore actuellement, à leur période de décadence, comme il est probable, soit que l' humanité lunaire épuisée ait vécu pendant des milliers de siècles et se soit déjà endormie du dernier sommeil), il n' en est pas moins intéressant pour nous de nous transporter sur cette province extérieure et de nous rendre compte du spectacle de l' univers tel qu' il se présente vu de cette station spéciale. Supposons que nous arrivions au milieu de ces steppes sauvages vers le commencement du jour. Si c' est avant le lever du soleil, l' aurore n' est plus là pour l' annoncer, car, dans une atmosphère nulle ou rare, il n' y a aucune espèce de crépuscule ; là " l' aurore craintive n' ouvre pas au soleil son palais enchanté " ; mais la lumière zodiacale, que l' on distingue si rarement chez nous, est constamment visible là-haut, et c' est elle qui est l' avant-courrière de l' astre-roi. Tout d' un coup, de l' horizon noir s' élancent les flèches rapides de la lumière solaire, qui viennent frapper les sommets des montagnes, pendant que les plaines et les vallées restent dans la nuit. La lumière s' accroît lentement ; tandis que chez nous, sur les latitudes centrales, le soleil n' emploie que deux minutes un quart pour se lever, sur la lune il emploie près d' une heure, et, par conséquent, la lumière qu' il envoie est très faible pendant plusieurs minutes et ne s' accroît qu' avec une extrême lenteur. C' est une espèce d' aurore, mais qui est de courte durée, car, lorsqu' au bout d' une demi-heure le disque solaire est déjà levé de moitié, la lumière paraît presque aussi intense à l' oeil que lorsqu' il est tout entier au-dessus de l' horizon. Ces levers de soleil lunaires sont loin d' égaler les nôtres en splendeur. L' illumination si douce et si tendre des hauteurs de l' atmosphère, la coloration des nuées d' or et d' écarlate, les éventails de lumière qui projettent leurs rayons à travers les paysages, et, par-dessus tout, cette rosée lumineuse qui baigne les vallées d' une si moelleuse clarté au commencement du jour, sont des phénomènes inconnus à notre satellite. Mais, d' autre part, l' astre radieux s' y montre avec ses protubérances et son ardente atmosphère. Il s' élève lentement comme un dieu lumineux au fond du ciel toujours noir, ciel profond et sans forme, dans lequel les étoiles continuent de briller pendant le jour comme pendant la nuit, car elles ne sont cachées par aucun voile. Là, le ciel ne se réfléchit dans le miroir d' aucune mer ni d' aucun lac. La perspective aérienne n' existe pas dans les paysages lunaires. Les objets les plus éloignés sont aussi nettement visibles que les plus rapprochés, et l' on peut presque dire que, dans un tel paysage, il n' y a p197 qu' un seul plan. Plus de ces teintes vaporeuses qui, sur la terre, agrandissent les distances en les estompant d' une lumière décroissante ; plus de ces clartés vagues et charmantes qui flottent sur les vallées baignées par le soleil ; plus de cet azur céleste qui va en pâlissant du zénith à l' horizon et jette un transparent voile bleu sur les montagnes lointaines : une lumière sèche, homogène, éclatante, éclaire durement les rochers des cratères ; le ciel ne s' éclaire pas ; tout ce qui n' est pas exposé directement aux rayons du soleil reste dans la nuit. De même que nous ne voyons jamais qu' un côté de la lune, ainsi il n' y a jamais qu' un côté de ce globe qui nous voit. Les habitants de l' hémisphère lunaire tourné vers nous admirent dans leur ciel un astre brillant ayant un diamètre environ quatre fois plus grand que celui de la lune vue de notre globe, et une superficie quatorze fois plus considérable. Cet astre, c' est la terre, qui est " la lune de la lune " . Elle plane presque immobile dans le ciel. Les habitants du centre de l' hémisphère visible la voient constamment à leur zénith ; sa hauteur diminue avec la distance des pays à ce point central, jusqu' au contour de cet hémisphère, d' où l' on voit notre monde posé comme un disque énorme sur les montagnes. Au delà, on ne nous voit plus. Astre immense du ciel lunaire, la terre offre aux sélénites les mêmes phases que celles que la lune nous présente, mais dans un ordre inverse. Au moment de la nouvelle lune, le soleil éclaire en plein l' hémisphère terrestre tourné vers notre satellite, et l' on a la pleine terre ; à l' époque de la pleine lune, au contraire, c' est l' hémisphère non éclairé qui est tourné vers notre satellite, et l' on a la nouvelle terre ; lorsque la lune nous offre un premier quartier, la terre donne son dernier quartier, et ainsi de suite. Indépendamment de ses phases, notre globe se présente à la lune en tournant sur lui-même en 24 heures, ou pour mieux dire en 24 heures 48 minutes, puisque la lune ne revient devant chaque méridien terrestre qu' après cet intervalle. Il y a des variations, dans cette rotation apparente de la terre, de 24 h 42 m à 25 h 2 m. Mais si les astronomes lunaires ont su calculer leur mouvement, comme nous l' avons fait pour nous, ils savent que la lune tourne autour de la terre et que notre planète tourne sur elle-même en 23 h 56 m. Nous n' assurerons cependant pas, comme le fait Képler (Astronomia Lunaris), que les habitants de la lune aient donné à la terre le nom de Volva (de Volvere, tourner) ; ce qui lui fournit l' occasion de désigner sous le p198 nom de subvolves (sous la tournante) les habitants de l' hémisphère qui nous fait face, et sous celui de privolves ( privés de la tournante) ceux qui habitent l' hémisphère opposé. Ce nom de volva , néanmoins, était fort bien imaginé ; car il peint à merveille le phénomène terrestre qui dut le premier frapper l' esprit des habitants de notre satellite. Dans l' hémisphère lunaire visible, on doit observer de curieuses éclipses de soleil, parmi lesquelles des éclipses totales qui peuvent durer deux heures. L' énorme disque noir de la terre, entouré d' un nimbe lumineux produit par la réfraction de la lumière dans notre atmosphère, passe devant le disque éblouissant du soleil. On remarque aussi quelquefois de très petites éclipses de terre , c' est-à-dire la marche de l' ombre circulaire de la lune le long d' une zone terrestre. On dit doctoralement sur notre planète : " deshéritée de tout liquide et d' enveloppe aérienne, la lune n' est sujette à aucun des phénomènes météoriques que nous éprouvons ici ; elle n' a ni pluie, ni grêle, ni vent, ni orage. C' est une masse solide, aride, déserte, silencieuse, sans le plus petit vestige de végétation et où il est évident qu' aucun animal ne peut trouver à subsister. Si, cependant, on veut, à toute force, qu' elle ait des habitants, nous y consentirons volontiers, pourvu qu' on les assimile aux êtres privés de toute impressionnabilité, de tout sentiment, de tout mouvement, qu' on les réduise à la condition des corps bruts, des substances inertes, des roches, des pierres, des métaux, qui, évidemment, sont les seules sélénites possibles. " les académiciens de la lune disent sans doute à leur tour, avec une assurance non moins convaincue : " la terre est un composé d' éléments dissemblables et fort extraordinaires. L' un, qui forme le noyau p199 de l' astre et qui donne naissance aux taches fixes, paraît avoir quelque consistance, mais il est recouvert d' un autre élément d' une constitution bizarre, qui semble n' avoir ni corps, ni fixité , ni durée ; il n' a ni couleur ni densité ; il prend toutes les formes, marche dans toutes les directions, obéit à tous les chocs , subit toutes les impulsions, s' allonge, se raccourcit, se condense, paraît et disparaît sans qu' on puisse imaginer la raison de si étranges métamorphoses. C' est le monde de l' instabilité, la planète des révolutions ; elle éprouve tour à tour tous les cataclysmes imaginables ; elle semble être une matière en fermentation qui tend à se dissoudre. On n' y voit qu' orages, cyclones, tourbillons et violences de toutes sortes. On prétend qu' il y a des habitants sur cette planète, mais sur quel point pourraient-ils vivre ? Est-ce sur l' élément solide de l' astre ? Ils y seraient écrasés, étouffés, asphyxiés, noyés par cet autre élément qui pèse sur lui de toutes parts. Est-ce à travers les trouées qui se forment dans ce rideau mobile qu' ils pourraient jouir comme nous de l' éther pur des cieux ? Mais comment admettre qu' ils ne seraient pas à chaque instant arrachés de ce sol par la violence des bouleversements qui en tourmentent la surface. Veut-on les placer sur la couche mobile et légère qui nous cache si souvent l' aspect du noyau terrestre ? Comment les maintenir debout sur cet élément sans solidité ? ... il n' est pas besoin de si longues considérations pour prouver avec évidence que cette planète est très vaste, mais qu' elle n' a pas place pour des êtres animés. La terre entière ne vaut pas l' âme d' un seul sélénite.