Cette orbite du soleil dans l' espace est-elle une courbe fermée ? Tourne-t-il lui-même autour d' un centre ? Ce centre inconnu est-il fixe à son tour ou se déplace-t-il de siècle en siècle, et fait-il aussi décrire au soleil et à tout notre système planétaire des hélices analogues à celles que nous avons trouvées pour la terre ? Ou bien, notre astre central, qui n' est qu' une étoile, fait-il partie d' un système sidéral, d' un amas d' étoiles animé d' un mouvement commun ? Existe-t-il un soleil central de l' univers ? Les mondes de l' infini gravitent-ils par hiérarchie autour d' un divin foyer ? ... l' essor des ailes de l' Uranie moderne n' atteint pas encore ces hauteurs transcendantes. Mais il est certain que le soleil, dans son cours , doit subir des influences sidérales, de véritables perturbations qui ondulent sa marche et compliquent encore, sous des formes inconnues, le mouvement de notre petite planète et celui de toutes les autres. Un jour, les astronomes des planètes qui gravitent dans la lumière des soleils d' Hercule verront une petite étoile arriver dans leur ciel : ce sera notre soleil, nous emportant dans ses rayons ; peut-être à cette heure même, montons -nous, poussière d' un ouragan sidéral, dans une voie lactée transformatrice de nos destinées. Nous sommes des jouets dans l' immensité de l' infini. Les mouvements propres dont toutes les étoiles sont animées nous montreront plus loin que les soleils de l' espace voguent dans toutes les directions avec des vitesses considérables. L' analyse de leur lumière nous apprendra que ces lointains soleils sont aussi chauds, aussi lumineux que celui qui nous éclaire, entourés comme lui d' atmosphères vaporeuses dans lesquelles flottent les molécules des éléments en combustion. L' étude de leurs masses et de leurs mouvements nous conduira à la conclusion que ces radieux foyers sont, comme le nôtre, le centre d' autant de systèmes planétaires plus ou moins analogues à celui dont notre séjour fait partie, et que dans leur féconde lumière gravitent aussi des terres habitées, des mondes peuplés comme le nôtre, des planètes, des satellites et des comètes. Dans le rayonnement de ces autres soleils palpitent d' autres existences. Les uns sont encore plus volumineux, plus importants, plus puissants que notre beau soleil ; les autres en diffèrent pour l' éclat, la couleur et le caractère ; ici nous en voyons qui scintillent d' une lumière orangée ; plusieurs sont rouges comme le rubis, et, lorsqu' on les voit arriver dans le champ du télescope, on croit apercevoir une lumineuse goutte p387 de sang tombée sur le velours noir du ciel ; ceux-là projettent le translucide éclat de la verte émeraude ; ceux-ci, la douce clarté du bleu saphir. Un grand nombre sont doubles, triples, multiples, de sorte que les planètes qui les environnent sont éclairées par plusieurs soleils de différentes couleurs. Quelques -uns varient périodiquement d' éclat ; d' autres se sont éteints et ont complètement disparu du ciel. Notre soleil ne représente pas une exception privilégiée. Déjà nous l' avons reconnu en nous occupant de notre propre monde ; déjà nous avons vu qu' il est destiné lui-même à s' éteindre, comme toutes les étoiles successivement ; déjà même nous avons prévu ce qu' il en adviendrait pour notre globe et pour les autres planètes du système. Mais nous nous sommes arrêtés à une fin qui ne peut pas être générale, qui ne peut être que particulière, et qui ne satisfait pas la logique. Nous avons laissé la terre glacée et dépeuplée par le froid, la dernière famille humaine endormie du dernier sommeil, le soleil progressivement obscurci par la formation d' une croûte solide autour de lui, le système planétaire tout entier privé désormais de la lumière et de la chaleur qui l' auront fait vivre pendant tant de siècles, et nous nous sommes quittés en voyant le soleil, énorme boulet noir, continuer sa route dans l' espace en emportant autour de lui ses planètes, obscures, désertes, tombeaux ambulants continuant de graviter autour de lui dans la nuit éternelle. Que vont devenir ces mondes ? La matière comme la force étant indestructibles, continueront-ils de graviter éternellement dans l' espace à l' état de squelettes cosmiques ? Pour résoudre cette question, nous sommes obligés de sortir du domaine de la science pure et d' entrer dans celui de l' hypothèse. Mais, ici même, efforçons-nous de ne pas oublier les rigoureux principes de la méthode d' induction scientifique. Si telle était la fin définitive des mondes, si les mondes mouraient pour toujours, si les soleils une fois éteints ne se rallumaient plus, il n' y aurait plus d' étoiles au ciel. Et pourquoi ? Parce que la création est si ancienne, que nous pouvons la considérer comme éternelle dans le passé. Depuis l' époque de leur formation, les innombrables soleils de l' espace ont eu largement le temps de s' éteindre. Relativement à l' éternité passée, il n' y a que les nouveaux soleils qui brillent. Les premiers sont éteints. L' idée de succession s' impose donc d' elle-même à notre esprit. Quelle que soit la croyance intime que chacun de nous ait acquise p388 dans sa conscience sur la nature de l' univers, il est impossible d' admettre l' ancienne théorie d' une création faite une fois pour toutes. L' idée de Dieu n' est-elle pas, elle-même, synonyme de l' idée de créateur ? Aussitôt que Dieu existe, il crée ; s' il n' avait créé qu' une fois, il n' y aurait plus de soleils dans l' immensité, ni de planètes puisant autour d' eux la lumière, la chaleur, l' électricité et la vie. Il faut, de toute nécessité, que la création soit perpétuelle. Et si Dieu n' existait pas , l' ancienneté, l' éternité de l' univers s' imposerait avec plus de force encore. Et, du reste, interrogeons directement la nature, et écoutons sa réponse. Que se passe-t-il autour de nous ? Les mêmes molécules de matière entrent successivement dans la composition de différents corps. Les corps changent, la matière reste. Dans l' intervalle d' un mois, notre propre corps est presque entièrement renouvelé. Un échange perpétuel est opéré entre l' air, l' eau, les minéraux, les plantes, les animaux et nous-mêmes. Tel atome de carbone qui brûle actuellement dans notre poumon a peut-être aussi brûlé dans la chandelle dont se servit Newton pour ses expériences d' optique, et peut-être avez-vous en ce moment dans la main des atomes qui ont appartenu au bras charmant de Cléopâtre ou à la tête de Charlemagne. La molécule de fer est la même, qu' elle circule dans le sang qui palpite sous la tempe d' un homme illustre, ou qu' elle gise dans un vil fragment de ferraille rouillée. La molécule d' eau est la même, soit qu' elle brille dans le regard amoureux de la fiancée, soit qu' elle intercepte les rayons du soleil dans un nuage monotone, soit qu' elle se précipite dans une averse d' orage sur la terre inondée. échange incessant pendant la vie, échange non moins rapide après la mort des organismes. Lorsque la guerre a semé ses victimes dans les sillons, la vie semble se précipiter en nouveaux flots pour combler les vides ; sur l' affût du canon démonté, malgré l' homme lui-même, les fleurs s' épanouissent et l' oiseau chante : la nature reprend toujours ses droits. La matière des êtres ne reste pas immobile, et rentre dans la circulation de la vie. Ce que nous respirons, mangeons et buvons a déjà été respiré, mangé et bu des milliers de fois. Nous sommes constitués de la poussière de nos ancêtres. Voilà ce qui se passe autour de nous. Or, il n' y a ni grand ni petit p389 dans la nature. Les astres sont les atomes de l' infini. Les lois qui gouvernent les atomes gouvernent aussi les mondes. La même quantité de matière existe toujours. Après avoir été employée à former des nébuleuses, des soleils, des planètes et des êtres, elle ne reste pas inactive, elle rentre dans une circulation nouvelle ; autrement, le monde finirait ; autrement, le jour viendrait où tous les mondes seraient morts, ensevelis dans la nuit, roulant, tombant sans but dans le noir désert de l' espace, éternelle solitude que nul rayon de lumière n' éclairerait plus jamais. C' est là une perspective qui ne donne aucune satisfaction à la logique la plus élémentaire. Mais par quel procédé naturel les mondes morts peuvent-ils redevenir vivants ? Quand notre soleil sera éteint (et il n' y a aucun doute qu' il le sera dans l' avenir), comment rentrera-t-il dans la circulation de la vie universelle ? L' étude de la constitution de l' univers, qui ne fait que commencer, permet déjà de formuler deux réponses à cette question, et il est bien probable que la nature, qui livre si difficilement ses secrets, en tient d' autres encore meilleures en réserve pour la science des siècles futurs. Deux globes morts peuvent revivre et recommencer une ère nouvelle en se réunissant en vertu des simples lois de la pesanteur. p390 Lors donc que notre soleil sera éteint et roulera, globe obscur, à travers l' espace, il pourra, nouveau phénix, ressusciter de ses cendres, par la rencontre d' un autre soleil éteint, et rallumer ainsi le flambeau de la vie pour de nouvelles terres, que les lois de la gravitation détacheront de la nébuleuse ainsi formée, comme elles ont détaché notre terre actuelle et ses soeurs de la nébuleuse à laquelle nous appartenions. En ce moment , le soleil vogue avec une grande vitesse vers les étoiles de la constellation d' Hercule. Chaque étoile est animée d' un mouvement propre qui la transporte avec son système à travers l' immensité. Plusieurs de ses mouvements sont rectilignes. Il n' y a donc rien d' impossible à ce que deux astres se rencontrent dans l' espace, et peut-être est-ce là le secret de la résurrection des mondes. Peut-être entre-t-il dans les destinées générales de l' univers que le soleil se dirige précisément vers un tel but qu' il n' atteindra qu' après sa mort, et peut-être est-ce là la cause finale du mouvement propre de tous les soleils dans l' espace. Mais nous pouvons en même temps concevoir un second procédé de destruction et de résurrection, dont les aérolithes, les étoiles filantes, les comètes, seraient un témoignage. p391 Comme l' aigle qui s' élève de hauteur en hauteur dans les régions supérieures où l' atmosphère elle-même perd sa densité, nous voguons nous-mêmes ici en pleine hypothèse, dominant les mystérieux horizons de l' avenir. Si la terre vit un assez grand nombre de siècles, il est possible aussi qu' elle tombe elle-même dans le soleil. " créée simplement, dit Tyndall, par la différence de position dans les masses qui s' attirent, l' énergie potentielle de la gravitation a été la forme originaire de toute l' énergie de l' univers. Aussi sûrement que les poids d' une horloge descendent à leur position la plus basse, de laquelle ils ne peuvent jamais remonter, à moins qu' une énergie nouvelle ne leur soit communiquée, de même, à mesure que les siècles se succèdent, les planètes doivent tomber tour à tour sur le soleil et y produire plusieurs milliers de fois autant de chaleur qu' en produiraient, en brûlant, des masses de charbon de mêmes dimensions. Quel que doive être le sort définitif de cette théorie, elle établit les conditions qui p392 produiraient certainement un soleil, et montre dans la force de la gravité agissant sur une matière obscure la source d' où tous les astres peuvent provenir. " le mathématicien et physiologiste Helmholtz admettant, dans la théorie de Kant et de Laplace, que la matière nébuleuse dont le système solaire a été formé ait été dans le premier instant d' une ténuité extrême, a déterminé la quantité de chaleur qui a dû être engendrée par la condensation à laquelle nous devons l' existence du soleil, de la terre et des planètes. En prenant la chaleur spécifique de l' eau pour celle de la masse condensante, l' élévation de température produite par la formation mécanique du soleil aurait été de 28 millions de degrés ! La condensation ultérieure de poussières cosmiques disséminées dans l' espace suffit donc amplement, elle aussi, à la création de nouveaux mondes. Nous devons donc être assurés, en définitive, que la nature tient en réserve les causes de résurrection comme elle tient dans ses mains les causes de destruction. Pour elle, le temps n' est rien. Un acte qui demande cent mille ans pour s' accomplir est aussi nettement déterminé et formé qu' un acte qui ne demande qu' une minute. Absolument parlant, l' éternité seule existe, et le temps n' est qu' une forme relative. Quant à nos personnalités humaines et à leur immortalité ou à leur résurrection, il serait du plus haut intérêt pour nous de connaître l' essence de l' esprit. Chacun des atomes constitutifs de notre corps est indestructible et voyage incessamment d' une incorporation à une autre. La logique nous conduit à penser que notre force virtuelle, notre monade psychique, notre moi individuel, est également indestructible, et à plus juste titre. Mais dans quelles conditions subsiste-t-il ? Sous quelles formes se réincarne-t-il ? Qu' étions-nous avant de naître et que deviendrons-nous après la mort ? L' astronomie nous donne une première réponse, digne de la majesté de la nature et en correspondance intime avec nos aspirations innées. Mais cette réponse ne peut être que le corollaire d' une solution psychologique. Que les philosophes imitent les astronomes ! Qu' ils travaillent sur des faits au lieu de spéculer sur des mots, et un jour le voile d' Osis sera entièrement levé pour nos âmes si légitimement altérées du vrai. La science positive, la science seule répondra : la vie est universelle et éternelle . p409 Les mouvements apparents et les mouvements réels. -systèmes successivement imaginés. Pour arriver à concevoir facilement et exactement la vraie disposition du système du monde, la méthode la plus sûre est de faire passer notre esprit par le chemin que l' esprit humain a suivi lui-même dans p410 son ascension vers la connaissance de la vérité. Nous ne voyons pas l' univers comme nous sommes obligés de le représenter sur nos dessins. Considérez, par exemple, la page 273 de ce livre, sur laquelle le système planétaire est dessiné avec une grande précision : sur cette page, nous voyons ce système de face, et nous pouvons facilement apprécier les distances relatives qui séparent les orbites planétaires les unes des autres ; mais, dans la nature, nous ne le voyons pas ainsi, puisque nous nous trouvons sur la terre, qui est la troisième planète, et qui roule à peu près dans le même plan que toutes les autres autour du soleil ; nous le voyons de profil , comme si nous regardions cette page presque par la tranche. D' ailleurs, il n' y a pas d' orbites réelles tracées dans l' espace ; ce sont là les lignes idéales que les mondes suivent dans leur cours. En réalité donc, nous ne voyons, des yeux du corps, que les mouvements des planètes qui se déplacent dans le ciel. Par une belle soirée d' été, dans le silence de la nuit, supposons-nous au milieu de la campagne avec un horizon bien découvert. Des milliers d' étoiles scintillent au ciel, et nous croyons en voir des millions, quoique, en réalité, il n' y en ait jamais plus de trois mille visibles à l' oeil nu au-dessus d' un même horizon. Ces étoiles, de différents éclats, gardent toujours l' une par rapport à l' autre les mêmes positions et forment les figures auxquelles on a donné le nom de constellations ; les sept étoiles de la Grande- Ourse conservent, depuis des milliers d' années qu' on les observe, la forme esquissée d' un chariot attelé de trois chevaux ; les six étoiles de Cassiopée dessinent toujours une chaise tournant autour du pôle, ou la lettre M aux jambages allongés ; Arcturus, Véga, Altaïr, marquent toujours les places du Bouvier, de la Lyre et de l' Aigle. Les premiers observateurs ont constaté cette fixité des points brillants sous la voûte céleste, et, en réunissant les principales étoiles par des lignes fictives, en traçant des esquisses dans lesquelles ils ne tardèrent pas à trouver des ressemblances ou des symboles, ils arrivèrent à peupler d' objets et d' êtres fantastiques l' inaltérable solitude des cieux. Si l' on s' accoutume à observer le ciel étoilé, on parvient insensiblement à s' identifier avec ces constellations et à connaître les principales étoiles par leur nom. C' est ce que nous ferons ensemble un peu plus loin, lorsque nous arriverons au monde des étoiles. Quant à présent, nous ne sommes pas encore sortis du monde solaire. Or, il arrive parfois qu' en observant la voûte céleste, avec laquelle on s' est identifié, on remarque une brillante étoile à un point du ciel où l' on sait qu' il n' y en a pas. Cette étoile nouvelle peut être plus brillante p411 qu' aucune autre et surpasser même Sirius, l' astre le plus éclatant du ciel ; cependant, on peut constater que sa lumière, quoique plus intense, est plus calme, et qu' elle ne scintille pas. De plus, si l' on prend soin de bien examiner sa position relativement à d' autres étoiles voisines, et de l' observer pendant quelques semaines, on ne tarde pas à reconnaître qu' elle n' est pas fixe comme les autres et qu' elle change de place plus ou moins lentement. C' est ce que les premiers observateurs du ciel, les pasteurs de la Chaldée, les tribus nomades de l' égypte antique, remarquèrent eux-mêmes dès les premiers temps de l' astronomie. Ces étoiles, tantôt visibles et tantôt invisibles, mobiles sous la sphère céleste, furent nommées planètes, c' est-à -dire errantes . Ici, comme dans toutes les étymologies, le mot incarnait dans un verbe la première impression ressentie par l' observateur. Ah ! Que nos aïeux étaient loin alors de s' imaginer que ces points lumineux errant parmi les étoiles ne possèdent en propre aucune lumière réelle ; qu' ils sont obscurs comme la terre et aussi gros qu' elle ; que plusieurs même sont beaucoup plus volumineux et plus lourds que notre monde ; qu' ils sont éclairés par le soleil, comme la terre et la lune, ni plus ni moins ; que leur distance est faible relativement à celle qui nous sépare des étoiles ; qu' ils forment avec la terre une famille dont le soleil est le père ! ... oui, ce point lumineux qui brille comme une étoile, c' est, par exemple, Jupiter. Il n' a par lui-même aucun éclat, pas plus que la terre, mais il est illuminé par le soleil, et de même que la terre brille de loin à cause de cet éclairement, de même il brille, point lumineux dans lequel se condense toute la lumière éparse sur son disque immense . Mettez une pierre sur un drap noir, dans une chambre hermétiquement fermée au jour, faites arriver sur elle les rayons du soleil à l' aide d' une ouverture adroitement ménagée, et cette pierre brillera comme la lune et comme Jupiter. Les planètes sont des terres obscures comme la nôtre, qui ne brillent que par la lumière solaire qu' elles reçoivent et réfléchissent dans l' espace. Si l' on dirige une lunette vers une étoile, celle-ci ne paraît pas plus grosse qu' à l' oeil nu ; les planètes, au contraire, se montrent d' autant plus agrandies que le grossissement employé est plus fort. Les planètes sont relativement proches ; les étoiles sont dans l' infini, et les rapprocher de mille ou deux mille fois ne signifie rien. Ce qui frappa d' abord les observateurs des planètes, c' est le mouvement qui les déplace dans le ciel relativement aux étoiles, qui p412 restent fixes. Suivez telle ou telle planète, vous la verrez marcher vers l' est, s' arrêter pendant une semaine ou deux, rétrograder vers l' ouest, s' arrêter encore, puis reprendre son cours. Regardez l' étoile du Berger , qui apparaît un beau soir dans les rayons du crépuscule occidental ; elle va s' éloigner du couchant, s' élever dans le ciel, retarder sur le soleil de deux heures, deux heures et demie, trois heures et davantage, puis s' en rapprocher insensiblement et se replonger dans ses feux. Quelques semaines plus tard, la même " étoile du Berger " va précéder le matin l' astre du jour et briller dans l' aurore transparente. Voyez Mercure, qui si rarement se dégage des rayons solaires : à peine aurez-vous pu le reconnaître pendant deux ou trois soirées, qu' il reviendra vers le soleil. Si c' est, au contraire, Saturne que vous observez, il vous paraîtra pendant des mois entiers se traîner à pas lents dans les cieux. Ces mouvements, combinés avec l' éclat des planètes, ont inspiré les noms dont on les a gratifiées, les idées qu' on leur a associées, les influences dont on les a dotées, les divinités symboliques auxquelles on les a identifiées. Vénus, blanche et radieuse, beauté suprême, reine des étoiles ; Jupiter, majestueux, trônant sur le cycle des années ; Mars aux rayons rouges, dieu des combats ; Saturne, le plus lent des habitants du ciel, symbole du temps et du destin ; Mercure, agile, flamboyant, aujourd' hui suivant Apollon, demain annonçant son lever. Les désignations, les attributs, les influences ont été autant d' effets produits par les mêmes causes, jusqu' à ce que, dans la suite des siècles, les symboles aient été pris à la lettre, à force de frapper les esprits, et à ce que ces astres aient été adorés comme de véritables divinités. Les religions commencent par l' esprit, mais elles finissent par la matérialisation des idées les plus pures ; elles naissent des aspirations, des désirs, des espérances ; elles répondent d' abord aux idées par des idées ; ensuite on fabrique des idoles et l' on se prosterne devant elles. C' est par ces différences de mouvements que les planètes ont d' abord été classées. En les suivant attentivement, on arriva à constater qu' elles paraissent tourner autour de nous, de l' ouest à l' est, sous les étoiles, avec certaines irrégularités, et, en admettant logiquement que celles qui marchent le plus lentement et ont les plus longues périodes sont les plus éloignées, on les classa par ordre de vitesse décroissante. C' est ainsi qu' elles étaient inscrites il y a quatre mille ans : (..). p413 Il n' y avait là d' abord qu' un à peu près. Les mouvements de Mercure et de Vénus étaient surtout très difficiles à démêler. Comme on voulait absolument faire tourner tous les astres autour de la terre immobile au centre de la création, et que ce n' est pas ainsi que les choses se passent, on ne pouvait pas arriver à une grande précision. à chaque instant il fallait recorriger les tables. Plusieurs astronomes étaient arrivés à penser que Mercure et Vénus tournaient réellement autour du soleil, et que cet astre les emportait avec lui dans son mouvement annuel autour de nous. Mais la majorité finit par admettre, il y a deux mille ans, une régularité harmonique réglée par Hipparque d' après l' ensemble des observations anciennes. C' est le système qui nous a été transmis dans le grand ouvrage " almageste " de Ptolémée, écrit vers l' an 130 de notre ère, et qui a régné jusqu' au Xviiie siècle. Cicéron nous donne, dans le songe de Scipion , l' éloquente description suivante de cet ancien système astronomique : " l' univers est composé de neuf cercles, ou plutôt de neuf globes qui se meuvent. La sphère extérieure est celle du ciel, qui embrasse toutes les autres, et sous laquelle sont fixées les étoiles. Plus bas roulent sept globes, entraînés par un mouvement contraire à celui du ciel. Sur le premier cercle roule l' étoile que les hommes appellent Saturne ; sur le second marche Jupiter, l' astre bienfaisant et propice aux humains ; vient ensuite Mars, rutilant et abhorré ; au-dessous, occupant la moyenne région, brille le soleil, chef, prince, modérateur des autres astres, âme du monde, dont le globe immense éclaire et remplit l' étendue de sa lumière. Après lui, viennent, comme deux compagnons, Vénus et Mercure. Enfin l' orbe inférieur est occupé par la lune, qui emprunte sa lumière à l' astre du jour. Au-dessous de ce dernier cercle céleste, il n' est plus rien que de mortel et de corruptible, à l' exception des âmes données par un bienfait divin à la race des hommes. Au-dessus de la lune, tout est éternel. -notre terre, placée au centre du monde, et éloignée du ciel de toutes parts, reste immobile ; et tous les corps graves sont entraînés vers elle par leur propre poids...... formée d' intervalles inégaux, mais combinés suivant une juste proportion, l' harmonie résulte du mouvement des sphères, qui, formant les tons graves et les tons aigus dans un commun accord, fait de toutes ces notes si variées un mélodieux concert. De si grands mouvements ne peuvent s' accomplir en silence, et la nature a placé un ton grave à p414 l' orbe inférieur et lent de la lune, un ton aigu à l' orbe supérieur et rapide du firmament étoilé : avec ces deux limites de l' octave, les huit globes mobiles produisent sept tons sur des modes différents, et ce nombre est le noeud de toutes choses en général. Les oreilles des hommes remplies de cette harmonie ne savent plus l' entendre, et, vous n' avez pas de sens plus imparfait, vous autres mortels. C' est ainsi que les peuplades voisines des cataractes du Nil ont perdu la faculté de les entendre. L' éclatant concert du monde entier dans sa rapide révolution est si prodigieux, que vos oreilles se ferment à cette harmonie, comme vos regards s' abaissent devant les feux du soleil, dont la lumière perçante vous éblouit et vous aveugle... " ainsi parle l' éloquent romain. Au delà des sept cercles était placée la sphère des étoiles fixes, qui formait ainsi le huitième ciel. Le neuvième était le premier mobile, sur lequel on installa au moyen âge l' empyrée ou séjour des bienheureux. Tout cet édifice était supposé en cristal de roche, par le vulgaire et même par la plupart des philosophes. Quelques esprits supérieurs seuls paraissent n' avoir pas admis à la lettre la solidité des cieux (Platon, par exemple) ; mais la plupart déclarèrent qu' ils étaient dans l' impossibilité de concevoir le mécanisme et le mouvement des astres si les cieux n' étaient pas formés d' une substance solide, dure, transparente et inusable. Comme détails intéressants, par exemple, on peut remarquer que le célèbre architecte Vitruve affirme que l' axe qui traverse le globe terrestre est solide, dépasse aux pôles sud et nord, repose sur des tourillons, et se prolonge jusqu' au ciel. Il parle aussi d' auteurs qui pensaient que si les planètes vont moins vite lorsqu' elles sont loin du soleil, c' est parce qu' elles y voient moins clair. Les anciens physiciens prenaient les aérolithes pour des morceaux détachés de la voûte céleste, lesquels, soustraits à la force centrifuge, tombaient sur la terre par leur propre pesanteur. C' est ce qu' un cardinal affirmait encore à Rome, au commencement de ce siècle, à Al De Humboldt. Quant à l' harmonie des sphères , Képler y croyait encore au Xviie siècle . Selon lui, Saturne et Jupiter faisaient la basse, Mars le ténor, Vénus le contralto et Mercure le soprano. Ce système des planètes tournant autour de nous paraissait fort simple. Mais nous allons voir que l' accord n' était qu' apparent, qu' en examinant minutieusement les détails, ils s' écartaient de plus en plus de cette simplicité primitive, et qu' en définitive cet édifice ne devait pas pouvoir résister aux attaques de la discussion. En effet, pour que l' univers ainsi construit eût pu marcher, il eût fallu des conditions mécaniques qui n' existent pas ; il eût fallu, par exemple, que la terre fût plus lourde que le soleil, -ce qui n' est pas ; -qu' elle fût plus importante à elle seule que tout le système solaire, -ce qui est encore moins ; -que les étoiles ne fussent pas à la distance qui nous p415 en sépare ; -en un mot, pour que l' univers gravitât autour de nous, il eût fallu qu' il eût été construit tout autrement qu' il n' est. Tel qu' il est, la terre tourne forcément autour du soleil et obéit à plus fort qu' elle. On conçoit donc qu' à mesure que les observations astronomiques devinrent plus nombreuses et plus précises, la simplicité qui vient de se manifester à nous dans l' esquisse élémentaire précédente dut être corrigée et augmentée de surcharges indéfinies. Voici les principales complications qui furent la suite du perfectionnement des études astronomiques. Aristote et Ptolémée avaient déclaré, en compagnie de tous les philosophes d' ailleurs, que le cercle était la figure géométrique la plus parfaite, et que les corps célestes, divins et incorruptibles, ne pouvaient se mouvoir qu' en cercle autour du globe terrestre central. p416 Or, la vérité est : 1 qu' ils ne tournent pas du tout autour du globe terrestre ; 2 qu' ils circulent, en compagnie de la terre même, autour du soleil relativement immobile ; 3 qu' ils se meuvent, non suivant des cercles, mais suivant des ellipses. Les mouvements apparents des planètes que nous observons d' ici sont la résultante de la combinaison de la translation de la terre autour du soleil avec celle de ces planètes autour du même astre. Prenons pour exemple Jupiter. Il circule autour du soleil à une distance cinq fois plus grande que la distance de la terre au même astre. Son orbite enveloppe donc la nôtre avec un diamètre cinq fois plus large. Il met douze ans à accomplir sa translation . Pendant les douze années que Jupiter emploie à faire sa révolution autour du soleil, la terre a fait douze années, ou douze révolutions, autour du même astre. Par conséquent, le mouvement de Jupiter vu d' ici n' est pas un simple cercle suivi lentement pendant douze ans, mais une combinaison de ce mouvement avec celui de la terre. Si le lecteur veut bien revoir notre Fig de la P 273, et remarquer au centre l' orbite de la terre, et, au delà, celle de Jupiter, il reconnaîtra facilement qu' en tournant autour du soleil nous occasionnons un déplacement apparent de Jupiter sur la sphère étoilée devant laquelle il se projette. Ce déplacement a lieu la moitié de l' année dans un sens et la moitié de l' année dans un autre. C' est comme si l' orbite de Jupiter se composait de douze boucles. Pour rendre compte du mouvement apparent de Jupiter, les astronomes anciens n' avaient donc pu garder longtemps son simple cercle, mais s' étaient vus obligés de faire glisser sur ce cercle le centre d' un petit cercle sur lequel la planète était enchâssée. Ainsi Jupiter ne suivait pas directement son grand cercle, mais un petit qui faisait douze tours en glissant le long du cercle primitif en une période de douze ans. Saturne gravite en trente ans autour du soleil. Pour expliquer ses marches et contremarches apparentes vues de la terre, on avait semblablement ajouté à son orbe un second cercle dont le centre suivait cet orbe et dont la circonférence portant la planète enchâssée tournait trente fois sur elle-même pendant la révolution entière. Ce second cercle reçut le nom d' épicycle . Celui de Mars était plus rapide que les précédents. Ceux de Vénus et de Mercure étaient beaucoup plus compliqués. Voilà donc une première complication du système circulaire primitif. p417 On s' en rendra compte à l' examen de la figure précédente. En voici maintenant une seconde. Puisqu' en réalité les planètes suivent des ellipses, elles sont plus près du soleil en certains points de leur cours qu' en d' autres points. Et puisque toutes les planètes, y compris la terre, se meuvent dans des périodes différentes autour du soleil, il en résulte que chaque planète est tantôt plus proche, tantôt plus éloignée de la terre elle- même. En certains points de son orbite, par exemple, Mars est six fois plus éloigné de nous qu' en d' autres points. Pour rendre compte de ces variations de distance, on supposa que les cercles suivis par chaque planète avaient pour centre, non pas précisément le globe terrestre lui-même, mais un point situé en dehors de la terre et tournant lui-même autour d' elle. On voit facilement que par ce stratagème une planète, soit Mars, par exemple, décrivant une circonférence autour d' un centre situé à côté de la terre, se trouve plus éloignée de la terre en une certaine partie de son cours, et plus proche dans la partie opposée. Le centre réel de chaque orbite céleste ne p418 coïncidait avec le centre de la terre que par le subterfuge du second centre mobile autour duquel elle s' effectuait. Ce nouvel arrangement mécanique a été désigné sous le nom de système des excentriques , mot qui, comme le premier, rappelle sa forme géométrique. Ces épicycles et ces excentriques furent successivement inventés, modifiés et multipliés, selon les besoins de la cause. à mesure que les observations devenaient plus précises, il fallait en ajouter de nouveaux pour représenter plus exactement les faits. Chaque siècle ajoutait son nouveau cercle, son nouvel engrenage au mécanisme de l' univers ; si bien qu' au temps de Copernic, au seizième siècle, il y en avait déjà soixante-dix-neuf d' emboîtés les uns dans les autres ! On ne se figure pas, en général, quelles singulières lignes les planètes tracent sur la sphère céleste par leurs mouvements apparents vus de la terre. Afin que chacun puisse s' en rendre compte facilement, j' ai tracé dans la première édition de cet ouvrage, les cinq petites cartes célestes (Fig 188 à 192) qui montrent ces mouvements p419 tels que chacun peut les suivre dans le ciel. Ces marches et positions des planètes (prises ici en 1879- 80) changent perpétuellement. Ces mouvements apparents sont la résultante de la combinaison du mouvement de chaque planète autour du soleil avec celui de la terre. Naturellement, les déplacements sont d' autant plus petits et les mouvements p420 sont d' autant plus lents, que les planètes sont plus éloignées. Ainsi, Neptune ne se déplace chaque année que de 2 degrés (ou 4 fois le diamètre de la lune) en moyenne, et emploie 165 ans à faire le tour du ciel ; Uranus se déplace de 7 à 8 degrés et reviendra dans 84 ans au point qu' il occupe actuellement ; Saturne fait le tour du ciel en 30 ans, Jupiter en 12 ans, Mars, Vénus et Mercure vont plus vite encore. Nous avons représenté chacun de ces mouvements séparément ; mais il arrive parfois que plusieurs planètes se rencontrent dans la même région du ciel, ce qui double l' intérêt de leur observation. C' est ce qui est arrivé notamment pour Jupiter et Saturne au mois d' avril 1881. Déjà Mars était passé tout près de Saturne, le 27 juillet 1877, le 20 juin 1879, le 6 juillet 1881, etc. Voilà donc trois planètes qui se sont rencontrées en perspective ; or, précisément, Neptune stationnait aussi en cette même région, et, par surcroît, Mercure et Vénus sont passés aussi non loin de là. On peut suivre ces curieux mouvements sur la figure suivante ; mais il faut pour cela beaucoup d' attention ( il serait superflu de faire remarquer qu' il en a fallu davantage p422 encore pour la construire). Il est très rare que plusieurs planètes soient ainsi réunies en une même région du ciel, et si les astrologues vivaient encore, ils eussent prédit des catastrophes à faire frémir les âmes les mieux trempées. Pour nous, l' intérêt scientifique est de nous former une idée exacte des mouvements apparents des planètes dans le ciel, et l' intérêt philosophique est de savoir que l' astronomie connaît l' avenir des mouvements célestes comme leur passé : jamais aucun miracle ne les dérange. Ces rencontres sont généralement désignées sous le nom de conjonctions . Dans le langage astronomique, on réserve surtout ce nom pour Mercure et Vénus lorsqu' ils passent entre le soleil et la terre, ou derrière le soleil : ce sont leurs conjonctions inférieures ou supérieures. Les planètes extérieures à la terre sont en opposition lorsque la terre se trouve entre elles et le soleil, c' est-à-dire p423 lorsqu' elles passent au méridien à minuit. Lorsqu' elles passent derrière le soleil, elles sont en conjonction avec lui. Plusieurs savants pensent que ces positions des planètes influent sur la météorologie terrestre : l' observation des faits n' a encore rien donné de positif à cet égard. Maintenant, si nous voulons tracer le plan de ces mouvements rapportés à la terre supposée immobile au centre du monde, les figures sont encore plus singulières et plus remarquables. Considérez par exemple les figures 194 à 198, qui représentent les mouvements de Saturne, Jupiter, Mars, Vénus et Mercure rapportés à la terre. La première montre les 28 boucles de Saturne dans une révolution, de 1842 à 1871 ; j' ai fait ce dessin en 1869 (Voy le magasin pittoresque du mois d' avril 1870), ainsi que celui du mouvement séculaire d' Uranus, p424 à propos d' une discussion qui s' était élevée à l' académie des sciences sur une prétendue découverte de cette planète faite par Galilée, en 1639, dans le voisinage de Saturne. Un savant membre de l' institut, M Michel Chasles, trompé par un faussaire, avait acheté des manuscrits apocryphes de Galilée, Pascal, Newton-et même de Louis Xiv-sur l' astronomie. L' ignorance bien connue de ce grand roi aurait dû donner l' éveil sur la fausseté de ces manuscrits. Mais le faussaire était si adroit que le savant dont je parle acheta pour plus de cent mille francs de ces chères lettres, et qu' une vingtaine d' académiciens s' y laissèrent prendre.