Les industries du verre, des émaux, des alliages étaient très développées en égypte et en Assyrie, comme le montrent les récits des anciens et l' examen des débris de leurs monuments. Cette assimilation entre les métaux et les pierres précieuses reposait à la fois sur les pratiques industrielles et sur les propriétés mêmes des corps. Elle paraît tirer son origine de l' éclat de la couleur, de l' inaltérabilité , communes à ces diverses substances. Les noms mêmes de certains métaux en grec et en latin, tels que l' électros, c' est-à-dire le brillant ; l' argent appelé argyrion, c' est-à-dire le blanc, en hébreu le pâle ; le nom de l' or, qui est aussi dit le brillant en hébreu, rappellent l' aspect sous lequel les métaux p239 rares apparaissent d' abord aux hommes et excitent leur avidité. Dans la fusion accidentelle des minerais : produite au moment de l' incendie des forêts : " ils les voyaient se solidifier à terre avec une couleur brillante et les emportaient, séduits par leur éclat " . On les trouvait aussi dans le lit des rivières, associés aux pierres précieuses. Les égyptiens n' avaient, pas plus que les anciens en général, cette notion d' espèces définies , de corps doués de propriétés invariables, qui caractérise la science actuelle ; une telle notion ne remonte pas au delà du siècle présent en chimie. De là la signification multiple et variable des noms de substances employés dans le monde antique. Ceci étant admis, ainsi que la possibilité d' imiter plus ou moins parfaitement certains corps, d' après les expériences courantes sur les matières vitreuses et les alliages, on étendait cette possibilité à toutes, par une induction légitime en apparence. Les extractions de la plupart des métaux et les reproductions effectives des verres et des alliages ayant lieu en général par l' action du feu, à la suite de pulvérisations, fusions, calcinations, coctions plus ou p240 moins prolongées on conçoit qu' on ait essayé d' opérer de même pour reproduire tous les métaux. Ce n' est pas tout : l' imitation des pierres précieuses par les émaux et les verres présente des degrés fort divers. De même, les alliages varient dans leurs propriétés et sont plus ou moins ressemblants aux vrais métaux. Nous avons vu qu' il en était ainsi pour l' airain, qui a fini par devenir notre cuivre, mais qui signifiait aussi le bronze ; pour le cassiteros , qui a fini par devenir notre étain, mais qui signifiait aussi le laiton et les alliages plombifères. On conçoit dès lors l' origine de cette notion des métaux imparfaits et artificiels, possédant la couleur, la dureté , un certain nombre des propriétés des métaux naturels parfaits, sans y atteindre complètement. Ainsi la fabrication du bronze couleur d' or figure dans les papyrus de Leide, aussi bien que dans nos manuscrits. Il s' agissait de compléter ces imitations pour faire du vrai or, du vrai argent, possédant toutes leurs propriétés spécifiques, de l' or naturel, comme dit Proclus (P 48). La prétention de doubler la proportion de l' or (ou celle de l' argent), en l' associant à un autre métal diplosis , par des procédés dont il est question à la fois dans les papyrus de Leide, dans Manilius, et dans nos manuscrits ; cette prétention , dis-je, implique l' idée que l' or et l' argent étaient des alliages, alliages qu' il était possible de reproduire et de multiplier, en p241 développant dans les mélanges une métamorphose analogue à la fermentation et à la génération. On croyait pouvoir en même temps , par des tours de main convenables, modifier à volonté les propriétés de ces alliages. De telles modifications sont en effet susceptibles de se produire dans la pratique métallurgique, à l' aide de la trempe et par l' addition de certains ingrédients en petites quantités, comme le montre la fabrication des bronzes et des aciers. Cette recherche était encouragée par des théories philosophiques plus profondes. C' est ici le lieu de rappeler les paroles de Bacon : " en observant toutes les qualités de l' or, on trouve qu' il est de couleur jaune, fort pesant et d' une telle pesanteur spécifique, malléable et ductile à tel degré, etc ..., et celui qui connaîtra les formules et les procédés nécessaires pour produire à volonté la couleur jaune, la grande pesanteur spécifique, la ductilité, etc. ; celui qui connaîtra ensuite les moyens de produire ces qualités à différents degrés, verra les moyens et pourra prendre les mesures nécessaires pour réunir ces qualités dans tel ou tel corps : d' où résultera sa transmutation en or " . Les égyptiens opposent continuellement la substance naturelle et la substance produite par l' art : précisément comme il arrive dans les synthèses de la chimie organique de nos jours, où l' identité des deux ordres de matières exige constamment une démonstration spéciale. L' idée principale des alchimistes grecs, dans les p242 livres qu' ils nous ont laissés, c' est de modifier les propriétés des métaux par des traitements convenables, pour les teindre en or et en argent ; et cela, non superficiellement à la façon des peintres, mais d' une façon intime et complète. Ils étaient guidés dans cette recherche par les pratiques de leur temps. Les pratiques pour teindre les étoffes et les verres en pourpre, pour colorer le bronze en or et pour opérer la transmutation, sont en effet rapprochées dans les papyrus de Leide, aussi bien que dans le pseudo-Démocrite. Suivant les alchimistes grecs, la science sacrée comprend deux opérations fondamentales : la xanthosis , ou art de teindre en jaune, et la leucosis ou art de teindre en blanc ; les auteurs de nos manuscrits reviennent sans cesse sur ce sujet. Quelques-uns y joignent même la mélanosis , ou art de teindre en noir, et l' iosis ou art de teindre en violet. " l' art tinctorial, dit pélage, n' a-t-il pas été inventé pour faire une teinture qui est le but de tout l' art ? " d' après le même pélage, les deux teintures ne diffèrent en rien, si ce n' est par la couleur ; la préparation en est la même, c' est-à-dire qu' il n' existe qu' une pierre philosophale. " c' est l' eau à deux couleurs, pour le blanc et pour le jaune " . Stéphanus dit pareillement : il y a plusieurs teintures, l' une pour le cuivre, l' autre pour l' argent, l' autre pour l' or, selon la diversité des métaux ; mais elles ne forment qu' une espèce. Nous possédons sous le nom de Démocrite, p243 le double catalogue des espèces agissant sur l' or et l' argent et susceptibles d' être blanchies, c' est-à-dire teintes en argent ; ou bien jaunies, c' est-à-dire teintes en or ; puis de jouer le rôle de matières tinctoriales vis à vis des métaux. Dans la bibliothèque des philosophes chimiques de Salmon, ouvrage publié à la fin du Xviie siècle et qui représente la science des alchimistes après quinze siècles de culture, la pierre philosophale est définie : " la médecine universelle pour tous les métaux imparfaits, qui fixe ce qu' ils ont de volatil, purifie ce qu' ils ont d' impur, et leur donne une teinture et un éclat plus brillants que dans la nature " . Cette idée d' une teinture, d' un principe colorant, d' une poudre de projection xerion douée d' un pouvoir tinctorial considérable, était conforme en effet aux analogies tirées de la teinture des étoffes , de celle des émaux et matières vitreuses. " la pourpre royale est extraite de l' orcanette (anchusa) et de l' orseille (phycos) . On teint en jaune, après avoir teint en blanc, dans la teinture de l' or, de la soie, des peaux. Avant de teindre en pourpre, il faut blanchir d' abord " . On voit comment les alchimistes étaient à la fois guidés et égarés par les comparaisons empruntées aux fabrications industrielles. De même une trace de cuivre, c' est-à-dire une seule et même matière colorante, peut teindre le verre en bleu ou en vert, suivant la nature des compositions et d' après des recettes déjà connues des anciens. p244 Ils trouvaient une confirmation de ces idées dans certaines observations des alchimistes, relatives à la teinture des métaux ; car il est, disent-ils, des agents qui blanchissent Vénus (tel le mercure qui blanchit le cuivre) ; mais c' est là une teinture imparfaite et qui ne résiste pas au feu. D' autres agents (le soufre, l' arsenic et leurs composés) jaunissent la lune, c' est- à-dire l' argent ; mais c' est encore là une imitation imparfaite . On distinguait donc pour les métaux, comme pour les étoffes et les verres, les procédés propres à les teindre à fond et les procédés propres à les teindre superficiellement. Ainsi pour dorer le cuivre ou l' argent, c' est-à-dire pour teindre ces métaux à la surface, on employait la dorure par amalgamation, déjà connue de Vitruve ; ou bien on opérait au moyen d' un alliage d' or et de plomb. Au contraire, les procédés pour teindre les métaux à fond, dans leur masse et leur essence intime en quelque sorte, procédés congénères de la formation des alliages, tels que le bronze et le laiton, étaient réputés plus mystérieux. Le nom même d' orpiment Auri Pigmentum , qui désigne aujourd' hui le sulfure d' arsenic, mais qui avait une signification plus confuse pour les anciens, rappelle la teinture de l' or. Ces analogies expliquent également pourquoi Démocrite, auteur d' ouvrages sur la teinture des verres et sur la teinture en pourpre, a été regardé plus tard comme l' inventeur de la teinture des métaux. Parmi p245 les ouvrages que nous possédons, les mêmes traités s' occupent à la fois de la teinture des métaux, de celle des verres et de celle des étoffes (P 12, 93, 123). On voit comment l' idée de la fabrication même des métaux et celle de la transmutation ont découlé des industries et des idées égyptiennes, relatives à la préparation des métaux, des alliages, des émaux, des verres et des étoffes colorées. C' est même là ce qu' il y ait de plus clair dans les descriptions techniques des manuscrits. Ce n' en est pas moins une chose étrange et difficile à comprendre aujourd' hui qu' un tel mélange de recettes réelles et positives, pour la préparation des alliages et des vitrifications, et de procédés chimériques, pour la transmutation des métaux. Les uns et les autres sont exposés au même titre et souvent avec la même naïveté, dépouillée de tout attirail charlatanesque, dans les papyrus de Leide et dans certaines parties de nos manuscrits. Si les fourbes et les imposteurs ont souvent exploité ces croyances, il n' en est pas moins certain qu' elles étaient sincères chez la plupart des adeptes. Ici s' élève une question singulière. Comment cette expérience qui prétendait à un résultat positif et tangible et qui échouait toujours, en définitive, a-t-elle pu rencontrer une foi si persistante et si prolongée ? C' est ce que l' on s' expliquerait difficilement, si l' on ne savait avec quelle promptitude l' esprit humain embrasse tout préjugé qui flatte ses espérances de puissance ou de richesse, et avec quelle ardeur crédule il y demeure obstinément attaché. Les prestiges de la magie, les prédictions de l' astrologie, associées de p246 tout temps à l' alchimie, ne sont pas moins chimériques. Cependant ce n' est que de nos jours et en Occident seulement qu' elles ont perdu leur autorité aux yeux des esprits cultivés. Encore les spirites et les magnétiseurs sont-ils nombreux, même en Europe. Les succès de l' alchimie et sa persistance se rattachent aussi à des causes plus philosophiques. En effet l' alchimie ne consistait pas seulement dans un certain ensemble de recettes destinées à enrichir les hommes ; mais les savants qui l' avaient cultivée, au temps des alexandrins, avaient essayé d' en faire une science véritable et de la rattacher au système général des connaissances de leur temps. Il convient donc maintenant de s' élever plus haut et d' examiner les théories par lesquelles les alchimistes justifiaient leurs procédés et dirigeaient leurs expériences. Ces théories sont d' ordre métaphysique : elles sont liées de la façon la plus intime avec les idées des anciens sur la nature et sur la matière. p247 Les théories. Théories grecques. 1-introduction. L' alchimie n' est pas sortie uniquement et sans mélange du monde égyptien. C' est après la fusion de la civilisation grecque et de la civilisation égyptienne, à Alexandrie, et au moment de leur dissolution finale, que nous voyons apparaître les premiers écrits alchimiques. On y trouve un étrange amalgame de notions d' origine diverse. à côté de descriptions et de préceptes purement p248 empiriques, empruntés à la pratique des industries chimiques dans l' antiquité, à côté des imaginations mystiques, d' origine orientale et gnostique, que nous avons rapportées, on y rencontre tout un corps de doctrines philosophiques, issues des philosophes grecs, et qui constituent à proprement parler la théorie de la nouvelle science. Le double aspect à la fois positif et mystique de la chimie, la signification profonde des transformations dont elle étudie les lois, se montrent ici tout d' abord. Ces rapprochements philosophiques ne sont pas arbitraires ; on y est conduit par le texte même des alchimistes grecs. Non seulement ils se rattachent à Démocrite, en vertu d' une tradition suspecte ; mais Zosime est un gnostique, imprégné des idées de Platon dont il avait écrit la vie. Les premiers auteurs dont les noms se retrouvent dans l' histoire de leur temps, tels que Synésius, Olympiodore, Stéphanus, sont des philosophes proprement dits, appartenant à l' école néoplatonicienne. Olympiodore et Stéphanus citent les pythagoriciens, l' école ionienne et l' école éléate, écoles qu' ils connaissaient fort bien. Leurs scoliastes, le philosophe Chrétien et l' Anonyme, commentent les mêmes sources. Les idées de ces premiers alchimistes ont passé depuis aux arabes, puis aux occidentaux ; or, je le répète, elles se rattachent par des liens incontestables à celles de l' école ionienne et surtout aux idées de Platon ; je donnerai tout à l' heure sur ces deux points des preuves démonstratives. Citons dès à présent la lettre écrite au Xie siècle par Michel Psellus au patriarche Xiphilin, laquelle p249 sert en quelque sorte de préface au recueil des alchimistes grecs : " tu veux que je te fasse connaître cet art qui réside dans le feu et les fourneaux et qui expose la destruction des matières et la transmutation des natures. Quelques-uns croient que c' est là une connaissance d' initié, tenue secrète, qu' ils n' ont pas tenté de ramener à une forme rationnelle ; ce que je regarde comme une énormité. Pour moi, j' ai cherché d' abord à connaître les causes et à en tirer une explication rationnelle des faits. Je l' ai cherchée dans la nature des quatre éléments, dont tout vient par combinaison et en qui tout retourne par dissolution... j' ai vu dans ma jeunesse la racine d' un chêne changée en pierre , en conservant ses fibres et toute sa structure, participant ainsi des deux natures " , c' est-à-dire du bois et de la pierre. Ce que Psellus attribue à l' effet de la foudre. Puis il cite, d' après Strabon, les propriétés d' une fontaine incrustante qui reproduisait les formes des objets immergés. " ainsi les changements de nature peuvent se faire naturellement, non en vertu d' une incantation ou d' un miracle, ou d' une formule secrète. Il y a un art de la transmutation. J' ai voulu t' en exposer tous les préceptes et toutes les opérations. La condensation et la raréfaction des matières, leur coloration et leur altération : ce qui liquéfie le verre, comment l' on fabrique le rubis, l' émeraude ; quel procédé naturel amollit toutes les pierres : comment la perle se dissout et s' en va en eau ; comment elle se coagule et se forme en sphère ; quel est le procédé pour la blanchir ; j' ai voulu p250 réduire tout cela aux préceptes de l' art. Mais comme tu ne permets pas que nous nous arrêtions à des choses superflues, tu veux que je me borne à expliquer par quelles matières et à l' aide de quelle science on peut faire de l' or. Tu en veux connaître le secret, non pour avoir de grands trésors, mais pour pénétrer dans les secrets de la nature ; pareil aux anciens philosophes, dont le prince est Platon. Il a voyagé en égypte, en Sicile, dans les diverses parties de la Libye, pour voir le feu de l' Etna et les bouches du Nil et la pyramide sans ombre et les cavernes souterraines, dont la raison fut enseignée aux initiés... nous te révèlerons toute la sagesse de Démocrite D' Abdère, nous ne laisserons rien dans le sanctuaire " . Ce que les théologiens, (c' est-à-dire les philosophes purs), entendent des choses divines, les physiciens (c' est-à-dire les philosophes naturalistes), l' entendent de la matière, dit l' un de nos auteurs alchimiques. C' est l' éternelle lutte des métaphysiciens contre les philosophes de la nature : ils parlent souvent le même langage en apparence et emploient les mêmes symboles, mais avec une signification bien différente. Ainsi l' alchimie était pour ses adeptes une science positive et une philosophie ; elle s' appuyait sur les doctrines des sages de la Grèce. Précisons cette filiation. p251 2-les premiers philosophes naturalistes. Thalès De Milet ( vers 600 avant J-C) et l' école ionienne à sa suite dégagèrent les premiers la conception scientifique de la nature, du langage mythique, sous lequel elle était enveloppée par le symbolisme religieux de l' Orient. D' après Thalès, qui semble avoir tiré ses opinions des mythes babyloniens, l' eau est la matière première dont tout est sorti. Anaximène (Vie siècle avant l' ère chrétienne), guidé par une première vue des phénomènes généraux de la nature, soutient de son côté que l' air est le principe des choses : raréfié, il devient du feu ; condensé, il forme successivement les nuages, l' eau, la terre, les pierres. à ces notions un peu vagues, tirées d' une première vue de la nature, succèdent des aperçus plus profonds. Parménide et les éléates, cités par Zosime et suivis par Chymès, admettent la permanence de la substance primordiale. Tout se réduit à une essence unique, éternelle, immobile. Les alchimistes disent de même : le tout vient du tout, voilà toute la composition. C' est ce qu' expriment plus fortement encore les axiomes mystiques inscrits dans les cercles concentriques du p252 serpent : " un est le tout, par lui le tout est ; si le tout ne contient pas le tout, il n' est pas le tout " (P 59 et 61). Héraclite (vers l' an 500) est frappé, au contraire, par l' aspect du changement nécessaire des choses. Le feu se change en eau par condensation ; et l' eau en terre ; la terre de son côté redevient liquide, et celle-ci évaporée reproduit le feu, etc. Ainsi jamais rien ne subsiste en sa forme. Rien ne demeure, tout devient et se transforme, tout est créé continuellement par les forces agissantes dans l' écoulement des phénomènes. L' apparence de la persistance tient à ce que les parties qui s' écoulent d' un côté sont remplacées de l' autre par l' afflux d' autres parties dans la même proportion. Ce qui vit et se meut dans la nature, c' est le feu, l' âme ou souffle, principe mobile et perpétuellement changeant, substance première des choses. Ces idées ressemblent étrangement à celles qui servent aujourd' hui de fondement à nos théories physiques sur l' échange incessant des éléments dans leurs composés, sur la transformation des forces et sur la théorie mécanique de la chaleur. Empédocle (au milieu du Ve siècle avant J-C) précise davantage et cherche à concilier la permanence des substances avec le changement perpétuel des apparences. Ce qui nous apparaît comme le commencement ou la fin d' un être n' est qu' une illusion ; en réalité, il n' y a rien que mélange, réunion, combinaison, opposés à la séparation, à la décomposition. Les éléments dont toutes choses sont composées consistent dans quatre substances différentes, incréées et impérissables : la terre, l' eau, l' air et le feu. Empédocle est le fondateur p253 de la doctrine des quatre éléments, déjà entrevue par ses prédécesseurs, mais à laquelle il a donné sa formule définitive. Cette doctrine a présidé à toute la chimie jusqu' à la fin du siècle dernier. Les quatre éléments répondent en effet aux apparences et aux états généraux de la matière. La terre est le symbole et le support de l' état solide et de la sécheresse. L' eau, obtenue soit par fusion ignée, soit par dissolution, est le symbole et le support de la liquidité et même du froid. L' air est le symbole et le support de la volatilité et de l' état gazeux. Le feu, plus subtil encore, répond à la fois à la notion substantielle du fluide éthéré, support symbolique de la lumière, de la chaleur, de l' électricité, et à la notion phénoménale du mouvement des dernières particules des corps. C' étaient donc là, pour Empédocle et ses successeurs, les éléments de toutes choses . Ainsi Aristote nous dit : " la chair, le bois renferment de la terre et du feu en puissance, que l' on peut en séparer " . Les alchimistes désignaient les quatre éléments par un seul mot : la tetrasomia , laquelle représentait la matière des corps. Ils rangeaient ces derniers en plusieurs classes ou catégories, selon qu' ils participent plus ou moins de l' un des éléments. Au feu se rattachent les métaux et ce qui résulte de l' art de la coction (voie ignée) ; à l' air, les animaux qui y vivent ; à l' eau, les poissons ; à la terre, les plantes, etc. L' établissement des catalogues de ces quatre classes était attribué à p254 Démocrite, affirmation qui n' a rien d' invraisemblable. Ces idées rappellent celles de Stahl et de ses contemporains sur le phlogistique et sur les corps qui s' y rattachent, tels que les métaux et les combustibles. Pour préciser davantage, il m' a paru utile de traduire in extenso le passage dans lequel Olympiodore s' en réfère formellement aux conceptions des premières écoles grecques et les met en parallèle avec les théories des alchimistes. Le feu est le premier agent, celui de l' art tout entier. C' est le premier des quatre éléments. En effet le langage énigmatique des anciens sur les quatre éléments se rapporte à l' art. Que ta vertu examine avec soin les quatre livres de Démocrite sur les quatre éléments ; il s' agit de physique. Il parle tantôt du feu doux, tantôt du feu violent et du charbon et de tout ce qui a besoin de feu ; puis de l' air, de tout ce qui dérive de l' air, des animaux qui vivent dans l' air ; pareillement des eaux, de la bile des poissons, de tout ce qui se prépare avec les poissons et l' eau ; de même il parle de la terre et de ce qui s' y rattache, les sels, les métaux, les plantes. Il sépare et classe chacun de ces objets, d' après la couleur, les caractères spécifiques et sexuels, mâle ou femelle. Sachant cela, tous les anciens voilèrent l' art sous la multiplicité des paroles. L' art en effet a complètement besoin de ces données ; en dehors d' elles rien de p255 sûr. Démocrite le dit, on ne pourra rien constituer de solide sans elles. Sache donc que selon ma force j' ai écrit, étant faible non seulement par le discours, mais aussi par l' esprit ; et je demande que par vos prières vous empêchiez que la justice divine ne s' irrite contre moi pour avoir eu l' audace d' écrire cet ouvrage, et qu' elle me soit propice de toute manière. Les écrits des égyptiens, leurs poésies, leurs doctrines, les oracles des démons, les expositions des prophètes traitent du même sujet ... éprouve maintenant ta sagacité. On a employé plusieurs noms pour l' eau divine. Cette eau divine désigne ce que l' on cherche et l' on a caché l' objet de la recherche sous le nom d' eau divine. Je vais te montrer un petit raisonnement, écoute, (toi qui es) en possession de toute vertu ; car je connais le flambeau de ta pensée et le bien tutélaire ; je veux placer devant tes yeux l' esprit des anciens. Philosophes, ils en tiennent le langage et ils sont venus à l' art par la sagesse, sans voiler en rien la philosophie ; ils ont tous écrit clairement. En quoi ils ont manqué à leur serment, car leurs écrits traitent de la doctrine et non des oeuvres pratiques. Quelques-uns des philosophes naturalistes rapportent aux principes le raisonnement sur les éléments, attendu que les principes sont quelque chose de plus général que les éléments. En effet au principe premier se ramène tout l' ensemble de l' art. Ainsi Agathodémon, ayant placé le principe dans la fin et la fin, dans le principe, veut que ce soit le serpent ouroboros... cela est évident, ô initié... Agathodémon, quel est-il ? Les uns croient que p256 c' est un ancien, un des plus vieux personnages qui se sont occupés de philosophie en égypte ; d' autres disent que c' est un ange mystérieux, bon génie de l' égypte ; d' autres l' ont appelé le ciel, et peut-être dit-on ceci parce que le serpent est l' image du monde. En effet certains hiérogrammates égyptiens, voulant retracer le monde sur les obélisques, ou l' exprimer en caractères sacrés, dessinent le serpent ouroboros ; son corps est constellé d' astres. C' est, m' a-t-on dit, parce qu' il est le principe. Telle est l' opinion exposée dans le livre de la chimie , où l' on en retrace la figure. Je cherche maintenant comment il se fait que le principe soit chose plus universelle que les éléments. Disons ce qui est pour nous un élément et en même temps ce qu' est le principe. Les quatre éléments sont le principe des corps, mais tout principe n' est pas pour cela un élément. En effet le divin, l' oeuf, l' intermédiaire, les atomes sont pour certains (philosophes) les principes des choses ; mais ce ne sont pas des éléments. Cherchons donc, d' après certains signes, quel est le principe des choses, s' il est un ou multiple. S' il est unique, est-il immobile, infini, ou déterminé ? S' il y a plusieurs principes, les mêmes questions se posent : sont-ils immobiles, déterminés, infinis ? Les anciens ont admis un principe de tous les êtres unique, immobile et infini. Thalès De Milet parle p257 de l' oeuf-il s' agit de l' eau divine et de l' or ; -c' est un principe un, beau, immobile ; il est exempt de tout mouvement apparent ; il est de plus infini, doué de puissance infinie et nul ne peut dénombrer ses puissances. Parménide prend aussi pour principe le divin, principe unique, immobile, à puissance déterminée ; il est, dit-il, un, immobile, et l' énergie qui en dérive est déterminée. On remarque que Thalès De Milet, considérant l' existence du dieu, le dit infini et doué de puissance infinie. Dieu est doué en effet d' une puissance infinie. Parménide dit que pour ses productions le dieu n' a qu' une puissance déterminée ; partout en effet il est évident que ce que dieu produit répond à une puissance limitée. Les (choses) périssables répondent à une puissance limitée, à l' exception des choses intellectuelles. Ces deux hommes, je veux dire Thalès De Milet et Parménide, Aristote semble les rejeter du choeur des physiciens. En effet ce sont des théologiens, s' occupant de questions étrangères à la physique et s' attachant à l' immobile ; tandis que toutes les choses physiques se meuvent. La nature est le principe du mouvement et du repos. Thalès a admis l' eau comme principe unique, déterminé des choses, parce qu' elle est féconde et plastique. Elle est féconde, puisqu' elle donne naissance p258 aux poissons ; et plastique, puisqu' on peut lui communiquer la forme qu' on veut : dans quelque vase qu' on la mette, elle en prend la forme, que le vase soit poli, en terre cuite, triangulaire ou quadrangulaire, ou ce que tu voudras. Ce principe (unique) est mobile ; l' eau se meut en effet, elle est déterminée et non pas éternelle. Diogène soutint que le principe est l' air, parce qu' il est riche et fécond ; car il engendre les oiseaux. L' air, lui aussi, se montre plastique ; on lui donne la forme qu' on veut. Mais il est un, mobile et non éternel . Héraclite et Hippasus ont soutenu que le feu est le principe de tous les êtres, parce qu' il est l' élément actif de toutes choses. Un principe doit en effet être la source de l' activité des choses issues de lui. Comme quelques-uns le disent, le feu est aussi fécond ; car les animaux naissent dans l' échauffement. Quant à la terre, nul n' en a fait le principe, sinon Xénophane De Colophon. Comme elle n' est pas féconde, nul n' en a fait un élément. Et que celui qui est en possession de toute vertu remarque que la terre n' est pas signalée comme un élément par les philosophes, parce qu' elle n' est pas féconde. Ceci se rapporte à notre recherche. En effet, Hermès associe l' idée de la terre à celle de la vierge non fécondée. Anaximène professe que le principe des choses, infini et mobile, est l' air. Il parle ainsi : l' air est voisin de l' incorporel et nous jouissons de son effluve ; il faut qu' il soit infini pour produire, sans jamais rien perdre. Anaximandre dit que le principe est l' intermédiaire ; p259 ce qui désigne les vapeurs humides et les fumées. La vapeur humide est intermédiaire entre le feu et la terre ; c' est, en un mot, l' intermédiaire entre le chaud et l' humide. La fumée est intermédiaire entre le chaud et le sec. Venons à l' opinion de chacun des anciens et voyons comment chacun veut diriger à son point de vue son enseignement. çà et là quelque omission a eu lieu, par suite de la complication des discours. Récapitulons par parties et montrons comment nos philosophes (alchimiques), empruntant à ceux-là le point de départ, ont construit notre art de la nature. Zosime, la couronne des philosophes, dont le langage a l' abondance de l' océan, le nouveau devin, suivant en général Mélissus sur l' art, dit que l' art est un, comme Dieu. C' est ce qu' il expose à Théosèbie en d' innombrables endroits et son langage est véridique. Voulant nous affranchir des faux raisonnements et de toute la matière, il nous exhorte à chercher notre refuge dans le dieu un. Il parle ainsi à cette femme philosophe : assieds-toi là, reconnaissant que Dieu est unique et l' art unique, et ne va pas errer en cherchant un autre dieu ; car Dieu viendra près de toi, lui qui est partout, et non confiné dans le lieu le plus bas, comme le démon. Repose ton corps et calme tes passions ; tu appelleras alors à toi le divin, et l' essence divine partout répandue viendra à toi. Quand tu te connaîtras toi-même, tu connaîtras aussi l' essence du dieu unique. p260 Agissant ainsi, tu atteindras la vérité et la nature, méprisant la matière. De même Chymès suit Parménide, et dit " un est le tout ; par lequel le tout est ; car s' il ne contenait pas le tout, le tout ne serait rien " . Les théologiens parlent sur les questions divines, comme les physiciens sur la matière. Agathodémon, tourné vers Anaximène, voit l' absolu dans l' air. Anaximandre a dit que cet absolu était l' intermédiaire, c' est- à-dire la vapeur humide et la fumée. Pour Agathodémon c' est tout-à-fait la vapeur sublimée. Zosime et la plupart des autres ont suivi cette opinion, lorsqu' ils ont fait la philosophie de notre art. Hermès aussi parle de la fumée, à propos de la magnésie . Sépare-les, dit-il, en face du fourneau... la fumée des " kobathia " étant blanche, blanchit les corps (métaux). La fumée est intermédiaire entre le chaud et le sec, et ici se place la vapeur sublimée et tout ce qui en résulte. La vapeur humide est intermédiaire entre le chaud et l' humide ; elle désigne les vapeurs sublimées humides, celles que distillent les alambics et les analogues. Telles étaient les idées des alchimistes sur la constitution de la matière. Mais leurs opinions variaient, aussi bien que celles des philosophes grecs, sur le rôle naturel et les transformations réciproques des éléments. p261 Empédocle, nous l' avons dit, regardait les éléments comme subsistant par eux-mêmes. Leurs mélanges et leurs séparations donnent lieu à tous les corps naturels ; mais eux-mêmes ne deviennent pas, c' est-à-dire qu' ils ne sont pas susceptibles d' être formés. Au contraire, d' autres philosophes imaginent, conformément aux idées des ioniens, que les éléments se changent les uns dans les autres : " joignant l' air au feu, la terre à l' eau, ils admettent d' abord que le feu se change en air, celui-ci en eau, l' eau en terre ; et tous les éléments, par une marche inverse, résultent à leur tour de la terre " . (...) ces notions générales prennent dans les pythagoriciens une forme en apparence plus précise. En effet, à ces aperçus un peu vagues, ils opposent des conceptions mathématiques et géométriques. Ils dérivent tout de l' unité, envisagée comme génératrice des nombres, c' est-à- dire des êtres. Zosime et les alchimistes expriment par les mêmes formules la parfaite fabrication de la poudre de projection . Les combinaisons numériques étaient complétées, de même que dans nos sciences modernes, par la p262 géométrie. En effet, d' après Philolaüs (vers 450 avant J-C) , la terre est constituée par le cube, le feu par le tétraèdre, l' air par l' octaèdre, l' eau par l' icosaèdre, et le cinquième élément, qui comprend les autres et qui en est le lien, par la dodécaèdre. Le cinquième élément semble reparaître dans Aristote , quoique d' une façon plus contestable. Stéphanus en parle aussi, et il est devenu au moyen âge l' origine de la quintessence des alchimistes. Platon reproduit toutes ces idées des pythagoriciens, et nous les trouvons exposées en détail dans Stéphanus D' Alexandrie. Elles rappellent nos conceptions actuelles sur la structure des corps : structure cristalline, qui est un fait positif ; structure atomique, qui est une fiction représentative. L' esprit humain a besoin de créer à ses conceptions une base immuable et sensible, cette base fut elle purement fictive. Les éléments mobiles et transformables d' Héraclite, étaient déjà devenus les éléments fixes d' Empédocle , et ceux-ci avaient pris une forme figurée et visible, aux yeux des pythagoriciens. Voici comment l' esprit grec fut conduit aux doctrines des atomistes, Leucippe et Démocrite (fin du Ve et commencement du Ive siècle avant notre ère). D' après ceux-ci, l' être consiste dans un nombre infini de petits corpuscules ou atomes, indestructibles et insécables, qui se meuvent dans le vide. Ils constituent la matière en soi, la substance multiple qui remplit l' espace. Les p263 atomes se distinguent entre eux par leur forme, par leur grandeur , leur ordre, leur situation. Les combinaisons des atomes et leur séparation sont la cause de la production et de la destruction. " les mêmes éléments constituent le ciel, la mer, les terres, les fleuves, le soleil ; les mêmes atomes constituent aussi les fruits de la terre, les arbres, les animaux ; mais ils se meuvent et se mélangent entre eux de diverses manières " . Leurs arrangements divers, leurs mouvements, leurs permutations constituent toutes choses. Ce sont les atomes qui sont les principes des éléments : le feu est formé d' atomes ronds et petits ; tandis que les autres éléments sont un mélange d' atomes de diverses espèces et de différentes grandeurs. La théorie atomique, adoptée plus tard par les épicuriens, est venue jusqu' à nous, et elle est encore professée aujourd' hui par la plupart des chimistes. Il semble donc que ce soit par une sorte d' affinité naturelle que les alchimistes aient rapporté leurs origines à Démocrite. Cependant, en fait, c' est l' expérimentateur et le magicien, plutôt que le philosophe théoricien, qui est visé par eux. En effet, dans les écrits des alchimistes grecs, comme dans ceux du moyen âge, il n' est pas question de la théorie atomique, contrairement à ce que l' on aurait pu croire. Le nom même d' atome n' est pour ainsi dire jamais prononcé par eux, et en tout cas, p264 jamais commenté. On sait d' ailleurs que les doctrines épicuriennes et stoïciennes, qui ont joué un si grand rôle à Rome, sont presque ignorées à Alexandrie. C' est à l' école ionienne, aux pythagoriciens et surtout à Platon, que les alchimistes se rattachent, par une tradition constante et par des théories expresses ; théories qui sont venues jusqu' à la fin du Xviiie siècle. 3-les platoniciens. -le timée. Les théories des alchimistes ont un caractère étrange ; elles s' écartent tellement de nos idées actuelles, qu' elles ne peuvent guère être comprises, à moins de remonter à leurs origines et aux conceptions de leurs contemporains. Or, ceux-ci ne sont autres que les alexandrins et les néoplatoniciens, vers le temps de Dioclétien et de Théodose, c' est-à-dire vers les Iiie et Ive siècles, ainsi que je l' ai établi plus haut. C' est donc aux idées que les philosophes se faisaient de la matière à cette époque, idées dérivées de celles de Platon, qu' il convient de nous reporter. Les opinions des alchimistes grecs ont une affinité singulièrement frappante avec celles que Platon exprime dans le timée ; il est facile de le vérifier, en comparant les théories de Platon avec celles de Zosime, de Synésius, et surtout de Stéphanus D' Alexandrie. D' après Platon, il convient de distinguer d' abord p265 la matière première. " la chose qui reçoit tous les corps ne sort jamais de sa propre matière ;