elle est le fonds commun de toutes les matières différentes, étant dépourvue de toutes les formes qu' elle doit recevoir d' ailleurs " . Il l' a comparée aux liquides inodores, destinés à servir de véhicule aux parfums divers. Elle n' est par elle-même ni terre, ni air, ni feu, ni eau, ni corps né de ces éléments. Cette matière première reçoit ainsi les formes des quatre éléments, avec lesquels Dieu compose le monde. Il la compose avec le feu, sans lequel rien de visible ne peut jamais exister ; avec la terre, sans laquelle il ne peut y avoir rien de solide et de tangible ; entre deux et pour les lier, il a placé l' eau et l' air. Ces éléments ont eux-mêmes une forme géométrique, qui ne leur permet de s' assembler entre eux que suivant certains rapports. Platon reproduit ici les énoncés de Philolaüs, d' après lequel la terre est le cube, l' eau l' icosaèdre, l' air l' octaèdre. Les corpuscules du feu sont les plus petits, les plus aigus, les plus mobiles, les plus légers. Ceux de l' air le sont moins ; ceux de l' eau, moins encore. Nous verrons tout à l' heure Stéphanus, au Viie siècle de notre ère, revenir sur ces idées ; on en retrouve encore le reflet dans les imaginations des chimistes du Xviie siècle sur les causes de la combinaison des acides avec les alcalis. Les théories de l' école atomiste, même de nos jours, invoquent des représentations géométriques analogues. Les éléments de Platon semblent pouvoir être changés les uns dans les autres. En effet, dit encore Platon, p266 " nous croyons voir que l' eau se condensant devient pierre et terre ; en se fondant et se divisant, elle devient vent et air ; l' air enflammé devient du feu ; le feu condensé et éteint reprend la forme d' air ; l' air épaissi se change en brouillard, puis s' écoule en eau ; de l' eau se forment la terre et les pierres " . Les quatre éléments s' engendrent d' ailleurs périodiquement. Ceci vient sans doute de ce qu' il faut voir là seulement les manifestations diverses de la matière première. Platon ne le dit pas expressément ; mais Proclus, dans son commentaire sur le timée , explique que " les choses ne pouvant jamais conserver une nature propre, qui oserait affirmer que l' une d' elles est telle plutôt que telle autre ? " c' est en conformité avec ces idées que Geber, le maître des alchimistes arabes au Viiie siècle, expose que l' on ne saurait opérer la transmutation des métaux, à moins de les réduire à leur matière première. Les éléments ou corps primitifs de Platon sont répandus dans les corps naturels, sans qu' aucun de ceux-ci réponde exactement à tel ou tel élément. " nous donnerons le nom de feu à l' apparence du feu répandue dans toutes sortes d' objets ; de même le nom l' eau, etc. Quand nous voyons quelque chose qui passe sans cesse d' un état à l' autre, le feu par exemple, nous ne devons pas dire que cela est du feu, mais qu' une telle apparence est celle du feu ; ni que cela est de l' eau, mais qu' une telle apparence est celle de l' eau... si quelqu' un formait en or toutes les figures imaginables, p267 ne cessait de changer chacune d' elles dans toutes les autres et, en montrant une de ces formes, demandait ce que c' est, la réponse la plus sûre serait que c' est de l' or. Il en est de même de la chose qui reçoit tous les corps. Elle reçoit tous les objets, sans changer sa propre nature ; elle est le fond commun de toutes les matières différentes, sans avoir d' autres formes ou mouvements que ceux des objets qui sont en elle " . Une conception pareille, avec le même vague et le même caractère compréhensif, présidait à la définition du phlogistique de Stahl au Xviiie siècle. Ce phlogistique représente par excellence la matière du feu, envisagée en elle-même et isolément, et il représente cette même matière existant dans les corps combustibles, tels que l' hydrogène, le charbon, le soufre, les métaux. Les idées platoniciennes ont donc eu cours, sur ce point, jusqu' au moment de la fondation de la chimie moderne. Au Xixe siècle même, c' est-à-dire de nos jours, le mot feu a présenté quatre sens, savoir : le calorique, c' est-à-dire l' élément igné , le prétendu fluide impondérable, réputé constituer la matière du feu, distincte de celle des corps ; la matière du corps en combustion : " ne touchez pas au feu ; le feu central " ; l' état actuel, c' est-à-dire statique, du corps en combustion : " la maison parut toute en feu " ; enfin l' acte même de l' inflammation, de la combustion, envisagée en soi et dans son évolution dynamique : " propagation du feu, mise de feu, etc., éteindre le feu " . Ces deux derniers sens se touchent. p268 De même, dans les écrits alchimiques, le mot eau présente quatre significations : l' élément supposé, dont l' union avec les corps leur communiquerait l' état liquide, c' est-à-dire l' élément liquide, la matière de la liquidité en général. La matière particulière actuellement liquide ou liquéfiable, telle que l' eau, les métaux fusibles ; l' état actuel et statique de la substance en fusion ; enfin l' acte dynamique de la liquéfaction en général, c' est-à-dire la fusion même s' accomplissant, envisagée dans son évolution dynamique ; idée congénère de la précédente. Ces notions peuvent paraître subtiles ; mais si l' on ne s' y reporte, on ne peut comprendre ni Platon, ni les anciens alchimistes. Pénétrons plus avant dans les doctrines du timée sur la composition des corps. Il s' agit ici, comme Platon a soin de l' expliquer, de conceptions qui lui sont personnelles et qu' il expose pour ainsi dire en se jouant. Cependant elles semblent avoir des racines plus anciennes et plus générales. Le langage et les idées des alchimistes s' y rattachent d' ailleurs de la façon la plus directe. Il s' agit des diverses manifestations des quatre éléments. Commençons par le feu. D' après le timée : " il s' est formé plusieurs espèces de feu, la flamme, ce qui en sort et qui donne sans brûler de la lumière aux yeux, et ce qui reste dans les corps enflammés après que la flamme est éteinte. " de même dans l' air, il y a la partie la plus p269 pure qu' on nomme éther, la plus trouble qu' on nomme brouillard et nuages, et d' autres espèces sans nom. L' eau se divise d' abord en deux espèces, celle qui est liquide et celle qui est fusible. L' espèce liquide, composée de parties d' eau petites et inégales, peut être facilement mue par elle-même et par d' autres corps. L' espèce fusible, composée de parties grandes et pareilles, est plus stable, pesante, compacte ; le feu la pénètre et la dissout et elle coule ; mais s' il se retire, la masse se resserre, se rétablit dans son identité avec elle-même et elle se congèle. De tous ces corps que nous avons nommés eaux fusibles, celui qui se forme des parties les plus petites et qui a le plus de densité, ce genre dont il n' y a point plusieurs espèces, dont la couleur est un jaune éclatant, le plus précieux des trésors, l' or, s' est condensé, en se filtrant à travers la pierre. L' espèce d' eau fusible qui s' est formée par la réunion de parties presque aussi petites que celles de l' or, mais qui a plusieurs espèces, qui surpasse l' or en densité, qui renferme une petite partie de terre très ténue et qui est pour cette raison plus dure que l' or, mais qui est plus légère à cause des grands intervalles qui se trouvent dans sa masse, c' est un genre d' eau brillante et condensée que l' on nomme airain. Mais lorsque, avec le temps, la partie de terre qu' il contient se sépare de lui, devenue fusible par elle-même, elle prend le nom de rouille " . On reconnaît ici les eaux de Zosime le panopolitain p270 et des premiers alchimistes, ainsi que la signification cachée sous ces étranges paroles que nous avons reproduites plus haut ( P 178 et 179). Platon dit encore, dans un langage facile à entendre : " l' eau mêlée de feu, celle qui, déliée et fluide, reçoit, à cause de ce mouvement, le nom de liquide... cette eau, lorsqu' elle est séparée du feu et de l' air et isolée, devient plus uniforme, se trouve comprimée par la sortie de ces deux corps et se condense... elle constitue, suivant les circonstances , la grêle, la glace, la neige ou le frimas. Les nombreuses espèces d' eau, mêlées les unes aux autres et distillées à travers les plantes que la terre produit, reçoivent en général le nom de sucs, etc. " il distingue alors quatre espèces d' eau principales et qui contiennent du feu : le suc qui réchauffe l' âme et le corps, c' est-à-dire le vin ; l' espèce alimentaire et agréable, c' est-à-dire le miel (espèce sucrée) ; enfin le genre de suc qui dissout les chairs et qui, par la chaleur, devient écumeux. Cette dernière espèce, traduite à tort par Cousin et par Henri Martin par le mot opium, est obscure ; mais les trois autres ne le sont pas. Quant aux espèces de terre, Platon les distingue de même, suivant la proportion d' eau qu' elles renferment et selon l' égalité et l' uniformité de leurs parties, en pierre, basalte, tuile, sel enfin. Je reproduis seulement ce qui concerne le dernier genre. " lorsque cette terre est privée d' une grande partie de l' eau qui s' y trouvait mêlée, mais qu' elle est composée des parties ténues et qu' elle est salée, il se forme aussi un corps p271 à demi-solide et susceptible de se dissoudre de nouveau dans l' eau : ainsi se produit, d' une part, le natron, qui sert à laver les taches d' huile et de terre ; de l' autre, ce corps qu' il est si utile de mêler avec les substances réunies pour flatter le palais, le sel, ce corps aimé des dieux. " ... quand la terre n' est pas condensée avec force, il n' y a que l' eau qui puisse la dissoudre ; mais, quand elle est compacte, il n' y a que le feu, car il est le seul corps qui puisse y pénétrer. " les corps qui contiennent moins d' eau que la terre sont toutes les espèces de verre, et toutes les espèces de pierre qu' on nomme fusibles ; d' autres, au contraire, contiennent plus d' eau dans leur composition : ce sont les corps semblables à la cire et aromatiques " . J' ai cru utile de donner in extenso ces passages du timée de Platon, parce qu' ils me paraissent renfermer les véritables origines des théories alchimiques. 3 les alchimistes grecs. Il est facile, en effet, d' apercevoir la parenté des idées du timée avec celles qui sont présentées dans nos citations des premiers alchimistes, contemporains et élèves des néo-platoniciens. Cette filiation est accusée d' une façon expresse par les écrits de Synésius p272 et de Stéphanus D' Alexandrie. Nous lisons, par exemple, dans le commentaire de Synésius sur Démocrite. " les corps sont composés de quatre choses, ainsi que les choses qui y sont attachées ; et quelles sont ces choses ? Leurs matières premières sont leurs âmes. De même que l' artisan façonne le bois pour en faire un siège, ou un char ou autre chose, et ne fait que modifier la matière, sans lui donner autre chose que la forme ; de même l' airain est façonné en statue, en vase arrondi. Ainsi opère notre art ; de même le mercure, travaillé par nous, prend toute espèce de formes ; fixé sur un corps formé des quatre éléments, il demeure ferme : il possède une affinité puissante " . La faculté d' amalgamation, d' action universelle du mercure préoccupe sans cesse notre auteur. Un peu avant il dit : " le mercure prend toutes les formes, de même que la cire attire toute couleur ; ainsi le mercure blanchit tout, attire l' âme de toutes choses... il change toutes les couleurs et subsiste lui-même, tandis qu' elles ne subsistent pas ; et même s' il ne subsiste pas en apparence, il demeure contenu dans les corps " . On voit ici reparaître la notion de la qualité fondamentale, prise pour un élément, une substance proprement dite ; p273 et celle de la matière première, constituant, à proprement parler , l' âme des corps. La comparaison même de celle-ci, faite par Platon, avec l' or qui sert aux travaux de l' artisan, se retrouve appliquée au bois. Seulement la notion métaphysique de la matière première universelle de Platon est transformée et concrétée en quelque sorte, par un artifice de métaphysique matérialiste que nous retrouvons dans la philosophie chimique de tous les temps : elle est identifiée avec le mercure des philosophes. C' est là une notion toute nouvelle et très originale, notion plus ancienne d' ailleurs que Synésius, s' il est vrai que Dioscoride ait déclaré déjà, vers le temps de l' ère chrétienne, que " certains regardent le mercure comme contenu dans tous les métaux " . L' origine de cette opinion est facile à apercevoir, en rappelant que Platon désigne sous le nom d' eaux tous les corps liquides et tous les corps fusibles, l' or et le cuivre notamment. Les métaux fondus offrent en effet un aspect et des propriétés remarquables, semblables à celles du mercure ordinaire. Il n' est pas surprenant que ces caractères communs aient été attribués à une substance spéciale, en qui résidait par excellence, disait-on, la liquidité métallique : c' était l' un des attributs momentanés du mercure des philosophes. Le mercure, joint au soufre et à l' arsenic des philosophes, symboles d' autres qualités fondamentales, constituent à proprement parler les éléments chimiques, comme Geber le déclare formellement au Viiie siècle (P 207). Stéphanus D' Alexandrie (vers 630) se rapproche p274 encore davantage que Synésius des idées et du langage du timée et des pythagoriciens. C' est un auteur enthousiaste et mystique, comme les alchimistes gnostiques Zosime et Synésius. Il croit fermement au pouvoir illimité de la science. " la science peut tout, dit-il ; elle voit clairement les choses que l' on ne peut apercevoir et elle peut accomplir les choses impossibles " . C' est aussi un néoplatonicien chrétien, qui débute par invoquer la sainte trinité. " la multitude des nombres , dit encore Stéphanus d' après les pythagoriciens, est composée d' une seule unité, indivisible et naturelle, qui la produit à l' infini, la domine et l' embrasse, parce que cette multitude découle de l' unité. Elle est immuable, immobile ; les nombres résultent de son développement circulaire et sphérique " . De même Zosime écrivait déjà : " tout vient de l' unité ; tout s' y classe ; elle engendre tout " . Stéphanus expose plus loin : " que Dieu a fait l' univers avec quatre éléments... ces quatre éléments (l' air, le feu, la terre et l' eau), étant contraires entre eux, ne peuvent se réunir, si ce n' est par l' interposition d' un corps qui possède les qualités des deux extrêmes : ainsi le feu vif-argent se joint à l' eau par l' intermède de la terre, c' est-à-dire de la scorie... l' eau est jointe avec le feu du vif-argent par l' air du cuivre etc. Le feu , étant chaud et sec, engendre la chaleur de l' air et la sécheresse de la terre. L' eau p275 humide et froide engendre l' humidité de l' air et le froid de la terre ; la terre froide et sèche engendre le froid de l' eau et la sécheresse du feu, etc. Réciproquement, l' air chaud et humide engendre la chaleur du feu et l' humidité de l' eau, etc. " des théories médicales connexes, sur le froid et le chaud, le sec et l' humide, le sang et la bile, sont ici entremêlées et manifestent la profession de Stéphanus. Les paroles précédentes rappellent encore celles de Platon : " c' est donc de feu et de terre que Dieu dut former l' univers ; mais il est impossible de bien unir deux corps sans un troisième, car il faut qu' entre eux se trouve un lien qui les rapproche tous deux " . Nous retrouvons encore l' application, matérialisée suivant un sens chimique, d' une notion de la métaphysique platonicienne ; notion qui a reparu au siècle dernier sous le nom du médiateur plastique, interposé entre l' âme et le corps. Stéphanus précise davantage, toujours dans un langage pythagoricien ; il montre les relations numériques qui établissent une parenté mystique entre l' alchimie et l' astronomie, autre ordre de conceptions non moins intéressantes dans l' histoire de la science. Après avoir établi que chacun des quatre éléments, ayant deux qualités, résulte de l' association de trois éléments, dont deux associés à lui-même et qu' il conserve ; il ajoute : " cela fait douze combinaisons, résultant de quatre éléments pris trois à trois : p276 c' est pourquoi notre art est représenté par le dodécaèdre, qui répond aux douze signes du zodiaque " . Les quatre saisons répondent aux quatre éléments, aux quatre régions du corps humain , etc. De même les sept transformations, les sept couleurs, les sept planètes. Les relations établies par le démiurge, autre conception platonicienne, entre les métaux et les planètes sont développées plus loin. Mais achevons d' exposer ce qui est relatif à la transformation de la matière, d' après Stéphanus. " il faut dépouiller la matière (de ses qualités), en tirer l' âme, la séparer du corps, pour arriver à la perfection... le cuivre, est comme l' homme : il a une âme et un corps... quelle est son âme et quel est son corps ? L' âme est la partie la plus subtile ..., c' est-à-dire l' esprit tinctorial. Le corps est la chose pesante, matérielle, terrestre et douée d' une ombre... après une suite de traitements convenables, le cuivre devient sans ombre et meilleur que l' or... il faut expulser l' ombre de la matière pour obtenir la nature pure et immaculée... il faut donc dépouiller la matière, et comment la dépouiller ? Si ce n' est par le remède igné (mercure). Et qu' est-ce que dépouiller ? Si ce n' est appauvrir, corrompre, dissoudre, mettre à mort et enlever à celui-ci toute sa nature propre et sa grande mobilité ; afin que l' esprit, subsistant et manifestant le principe tinctorial, p277 soit rendu susceptible de se combiner pour accomplir l' opération cherchée (c' est-à-dire la teinture des métaux ou transmutation) ... la nature de la matière est à la fois simple et composée... elle reçoit mille noms, et son essence est une, etc. Les éléments deviennent et se transmutent, parce que les qualités sont contraires et non les substances " . Ailleurs : " il faut d' abord diviser la matière, la noircir, puis la blanchir ; alors la coloration jaune sera stable " . Et encore : " entends par le feu le mercure et le remède igné : ce mercure brûle, corrompt et épuise les corps, etc. " nous retrouvons la phrase de Marie la juive (P 172) et le mot de Pline : " le mercure, poison de toutes choses " . Ces explications demi-métaphysiques sont entremêlées dans l' auteur par le récit d' opérations réelles, dont la signification s' aperçoit parfois très clairement. Ainsi, Stéphanus raconte en langage mystique le combat du cuivre et du mercure... le cuivre est blanchi et corrompu par le mercure. Celui-ci est fixé par son union avec le cuivre, etc... le cuivre ne teint pas, mais il reçoit la teinture, et après qu' il l' a reçue, il teint (les autres corps). Ce qui paraît se rapporter à la fois et à la formation des alliages métalliques de diverses nuances et à la coloration des verres et émaux p278 par les sels de cuivre, résultant de la dissolution préalable du métal. L' auteur s' en réfère aussi aux préparations des égyptiens et ajoute : " un seul genre de pierre peut être fabriqué avec beaucoup de pierres de diverses espèces ; c' est ainsi qu' on fabrique les statues, les animaux, les verres, les couleurs (émaux ou verres colorés) " . Nous touchons ici du doigt les faits positifs et les pratiques industrielles qui ont servi de base aux théories des alchimistes. Nous voyons comment ils en ont déduit la notion de la matière première, une et polymorphe, telle que nous la trouvons dans Platon, dans énée de Gaza, dans Zosime, dans Pélage, dans Stéphanus. Ils précisent leur idée, tantôt par des comparaisons tirées de l' art des artisans, qui donnent une apparence diverse à une matière unique ; tantôt, par des assimilations plus profondes, empruntées aux industries chimiques de la teinture et de la fabrication du verre et des émaux. Nous sommes donc ramenés par ces théories philosophiques sur le terrain même où nous avait conduit l' étude pratique des métaux égyptiens, de leurs alliages et des pierres brillantes, naturelles et artificielles, rangées à côté des métaux dans une même famille de substances. p279 Théories des alchimistes et théories modernes. 1-le mercure des philosophes. L' alchimie était une philosophie, c' est-à-dire une explication rationaliste des métamorphoses de la matière. Nulle part, dans les procédés des premiers théoriciens grecs qui sont venus jusqu' à nous, le miracle n' apparaît ; bien que les formules magiques semblent avoir été mêlées aux pratiques, lors des débuts de la science, au temps de Zosime par exemple. Mais elles semblent avoir disparu, en même temps que la théorie proprement dite s' est développée. Michel Psellus déclare formellement que les destructions et transformations de matière se font par des causes naturelles, et non en vertu d' une incantation et d' une formule secrète. à travers les explications mystiques et les symboles dont s' enveloppent les alchimistes, nous pouvons p280 entrevoir les théories essentielles de leur philosophie ; lesquelles se réduisent en somme à un petit nombre d' idées claires, plausibles, et dont certaines offrent une analogie étrange avec les conceptions de notre temps. Tous les corps de la nature, d' après les adeptes grecs, sont formés par une même matière fondamentale. Pour obtenir un corps déterminé, l' or par exemple, le plus parfait des métaux, le plus précieux des biens, il faut prendre des corps analogues, qui en diffèrent seulement par quelque qualité, et éliminer ce qui les particularise ; de façon à les réduire à leur matière première, qui est le mercure des philosophes. Celui-ci peut être tiré du mercure ordinaire, en lui enlevant d' abord la liquidité, c' est-à-dire une eau, un élément fluide et mobile, qui l' empêche d' atteindre la perfection. Il faut aussi le fixer, lui ôter sa volatilité, c' est-à-dire un air, un élément aérien qu' il renferme ; enfin d' aucuns professent, comme le fera plus tard Geber, qu' il faut séparer encore du mercure une terre, un élément terrestre, une scorie grossière, qui s' oppose à sa parfaite atténuation. On opérait de même avec le plomb, avec l' étain ; bref, on cherchait à dépouiller chaque métal de ses propriétés individuelles. Il fallait ôter au plomb sa fusibilité, à l' étain son cri particulier, sur lequel Geber insiste beaucoup ; le mercure enlève en effet à l' étain son cri, dit aussi Stéphanus. La matière première de tous les métaux étant ainsi préparée, je veux dire le mercure des philosophes, il ne restait plus qu' à la teindre par le soufre et l' arsenic ; p281 mots sous lesquels on confondait à la fois les sulfures métalliques, divers corps inflammables congénères, et les matières quintessenciées que les philosophes prétendaient en tirer. C' est dans ce sens que les métaux ont été regardés au temps des arabes, comme composés de soufre et de mercure. Les teintures d' or et d' argent étaient réputées avoir au fond une même composition. Elles constituaient la pierre philosophale, ou poudre de projection (xerion). Telle est, je crois, la théorie que l' on peut entrevoir à travers ces symboles et ces obscurités ; théorie en partie tirée d' expériences pratiques, en partie déduite de notions philosophiques. En effet, la matière et ses qualités sont conçues comme distinctes, et celles-ci sont envisagées comme des êtres particuliers, que l' on peut ajouter ou faire disparaître. Dans les exposés des adeptes, il règne une triple confusion entre la matière substantielle, telle que nous la concevons aujourd' hui ; ses états, solidité, liquidité, volatilité, envisagées comme des substances spéciales, surajoutées, et qui seraient même, d' après les ioniens, les vrais éléments des choses ; enfin, les phénomènes ou actes manifestés par la matière, sous leur double forme statique et dynamique, tels que la liquéfaction, la volatilisation, la combustion, actes assimilés eux-mêmes aux éléments. Il y a donc au fond de tout ceci certaines idées métaphysiques, auxquelles la chimie n' a jamais été étrangère. Au siècle dernier, un pas capital a été fait dans notre conception de la matière, par suite de la séparation apportée entre la notion substantielle p282 de l' existence des corps pondérables et la notion phénoménale de leurs qualités, envisagées jusque-là par les alchimistes comme des substances réelles. Mais pour comprendre le passé il convient de nous reporter à des opinions antérieures et qui paraissaient claires aux esprits cultivés, il y a un siècle à peine. Les doctrines des alchimistes et des platoniciens à cet égard diffèrent tellement des nôtres, qu' il faut un certain effort d' esprit pour nous replacer dans le milieu intellectuel qu' elles étaient destinées à reproduire. Cependant, il est incontestable qu' elles constituent un ensemble logique, et qui a longtemps présidé aux théories scientifiques. Ces doctrines, que nous apercevons déjà dans le pseudo-Démocrite, dans Zosime, et plus nettement encore dans leurs commentateurs, Synésius, Olympiodore et Stéphanus, se retrouvent exposées dans les mêmes termes par Geber, le maître des arabes (voir P 208), et après lui, par tous les philosophes hermétiques. Non seulement les matériaux employés par ceux-ci dans la transmutation : le soufre, l' argent, la tutie, la magnésie, la marcassite, etc., rappellent tout à fait ceux du pseudo-Démocrite et de ses successeurs grecs ; mais Geber dit formellement que l' on ne saurait réussir dans la transmutation, si l' on ne ramène les métaux à leur matière première. L' esprit humain s' est attaché avec obstination à ces théories, qui ont servi de support à bien des expériences réelles . Ce fut aussi la doctrine de tout le moyen âge. Dans les écrits attribués à Basile Valentin, écrits qui remontent au Xve siècle, l' auteur affirme de même p283 que l' esprit de mercure est l' origine de tous les métaux, et nous retrouvons cette doctrine dans la bibliothèque des philosophes chimiques de Salmon, à la fin du Xviie siècle. De là cet espoir décevant de la transmutation, espoir entretenu par le vague des anciennes connaissances ; il reposait sur l' apparence incontestable d' un cycle indéfini de transformations, se reproduisant sans commencement ni terme, dans les opérations chimiques. Ceci demande à être développé, si l' on veut comprendre l' origine et la portée des idées des anciens chimistes. 2-origine et portée des idées alchimiques. Je prends un minerai de fer, soit l' un de ses oxydes si répandus dans la nature ; je le chauffe avec du charbon et du calcaire et j' obtiens le fer métallique. Mais celui-ci à son tour, par l' action brusque du feu au contact de l' air, ou par l' action lente des agents atmosphériques, repasse à l' état d' un oxyde, identique ou analogue avec le générateur primitif. Où est ici l' élément primordial, à en juger par les apparences ? Est-ce le fer , qui disparaît si aisément ? Est-ce l' oxyde, qui existait au début et se retrouve à la fin ? L' idée du corps élémentaire semblerait a priori convenir plutôt au dernier produit, en tant que corrélative de la stabilité, de la résistance aux agents de toute nature. Voilà comment l' or a paru tout d' abord le p284 terme accompli des métamorphoses, le corps parfait par excellence : non seulement à cause de son éclat, mais surtout parce qu' il résiste mieux que tout autre métal aux agents chimiques. Les corps simples, qui sont aujourd' hui l' origine certaine et la base des opérations chimiques, ne se distinguent cependant pas à première vue des corps composés. Entre un métal et un alliage, entre un élément combustible, tel que le soufre ou l' arsénic, et les résines et autres corps inflammables combustibles composés, apparences ne sauraient établir une distinction fondamentale. Les corps simples dans la nature ne portent pas une étiquette, s' il est permis de s' exprimer ainsi, et les mutations chimiques ne cessent pas de s' accomplir, à partir du moment où elles ont mis ces corps en évidence. Soumis à l' action du feu ou des réactifs qui les ont fait apparaître, ils disparaissent à leur tour ; en donnant naissance à de nouvelles substances, pareilles à celles qui les ont précédées. Nous retrouvons ainsi dans les phénomènes chimiques cette rotation indéfinie dans les transformations, loi fondamentale de la plupart des évolutions naturelles ; tant dans l' ordre de la nature minérale que dans l' ordre de la nature vivante, tant dans la physiologie que dans l' histoire. Nous comprenons pourquoi, aux yeux des alchimistes, l' oeuvre mystérieuse n' avait ni commencement ni fin, et pourquoi ils la symbolisaient par le serpent annulaire, qui se mord la queue : emblême de la nature toujours une, sous le fond mobile des apparences. p285 Cependant cette image de la chimie a cessé d' être vraie pour nous. Par une rare exception dans les sciences naturelles, notre analyse est parvenue en chimie à mettre à nu l' origine précise, indiscutable des métamorphoses : origine à partir de laquelle la synthèse sait aujourd' hui reproduire à volonté les phénomènes et les êtres, dont elle a saisi la loi génératrice. Un progrès immense et inattendu a donc été accompli en chimie : car il est peu de sciences qui puissent ainsi ressaisir leurs origines. Mais ce progrès n' a pas été réalisé sans un long effort des générations humaines. C' est par des raisonnements subtils, fondés sur la comparaison d' un nombre immense de phénomènes, que l' on est parvenu à établir une semblable ligne de démarcation, aujourd' hui si tranchée pour nous, entre les corps simples et les corps composés. Mais ni les alchimistes, ni même Stahl ne faisaient une telle différence. Il n' y avait donc rien de chimérique, a priori du moins, dans leurs espérances. Le rêve des alchimistes a duré jusqu' à la fin du siècle dernier, et je ne sais s' il ne persiste pas encore dans certains esprits. Certes il n' a jamais eu pour fondement aucune expérience positive. Les opérations réelles que faisaient les alchimistes, nous les connaissons toutes et nous les répétons chaque jour dans nos laboratoires ; car ils sont à cet égard nos ancêtres et nos précurseurs pratiques. Nous opérons les mêmes fusions, les mêmes dissolutions, les mêmes associations de minerais, et nous exécutons en outre p286 une multitude d' autres manipulations et de métamorphoses qu' ils ignoraient. Mais aussi nous savons de toute certitude que la transmutation des métaux ne s' accomplit dans le cours d' aucune de ces opérations. Jamais un opérateur moderne n' a vu l' étain, le cuivre, le plomb se changer sous ses yeux en argent ou en or par l' action du feu, exercée par les mélanges les plus divers ; comme Zosime et Geber s' imaginaient le réaliser. La transmutation n' a pas lieu, même sous l' influence des forces dont nous disposons aujourd' hui, forces autrement puissantes et subtiles que les agents connus des anciens. Les découvertes modernes relatives aux matières explosives et à l' électricité mettent à notre disposition des agents à la fois plus énergiques et plus profonds, qui vont bien au delà de tout ce que les alchimistes avaient connu. Ces agents atteignent des températures ignorées avant nous ; ils communiquent à la matière en mouvement une activité et une force vive incomparablement plus grande que les opérations des anciens. Ils donnent à ces mouvements une direction, une polarisation, qui permettent d' accroître à coup sûr et dans un sens déterminé à l' avance l' intensité des forces présidant aux métamorphoses. Par là même, nous avons obtenu à la fois cette puissance sur la nature et cette richesse industrielle que les alchimistes avaient si longtemps rêvées, sans jamais pouvoir y atteindre. La chimie et la mécanique ont transformé le monde moderne. Nous métamorphosons p287 la matière tous les jours et de toutes manières. Mais nous avons précisé en même temps les limites auxquelles s' arrêtent ces métamorphoses : elles n' ont jamais dépassé jusqu' à présent nos corps simples ou éléments chimiques. Cette limite n' est pas imposée par quelque théorie philosophique ; c' est une barrière de fait, que notre puissance expérimentale n' a pas réussi à renverser. 3-les corps simples actuels. Lavoisier a montré, il y a cent ans, que l' origine de tous les phénomènes chimiques connus peut être assignée avec netteté et qu' elle ne dépasse pas ce qu' il appelait, et ce que nous appelons avec lui, les corps simples et indécomposables, les métaux en particulier, dont la nature et le poids se maintiennent invariables. C' est cette invariabilité de poids des éléments actuels qui est le noeud du problème. Le jour où elle a été partout constatée et démontrée avec précision, le rêve antique de la transmutation s' est évanoui. Dans le cycle des transformations, si la genèse réciproque de nos éléments n' est pas réputée impossible a priori , du moins il est établi aujourd' hui que ce serait là une opération d' un tout autre ordre que celles que nous connaissons et que nous avons le pouvoir actuel d' exécuter. Car, en fait, dans aucune de nos opérations, le poids des éléments et leur nature n' éprouvent de variation. Nos expériences sur ce p288 point datent d' un siècle. Elles ont été répétées et diversifiées de mille façons, par des milliers d' expérimentateurs, sans avoir été jamais trouvées en défaut. L' existence constatée d' une différence aussi radicale entre la transmutation des métaux, si longtemps espérée en vain, et la fabrication des corps composés, désormais réalisable par des méthodes certaines, jeta un jour soudain. C' était à cause de l' ignorance où l' on était resté à cet égard jusqu' à la fin du Xviiie siècle que la chimie n' avait pas réussi à se constituer comme science positive. La nouvelle notion démontra l' inanité des rêves des anciens opérateurs, inanité que leur impuissance à établir aucun fait réel de transmutation avait déjà fait soupçonner depuis longtemps . Chez les alchimistes grecs, les plus anciens de tous, le doute n' apparaît pas encore ; mais le scepticisme existe déjà du temps de Geber, qui consacre plusieurs chapitres à le réfuter en forme . Depuis, ce scepticisme avait toujours grandi, et les bons esprits en étaient arrivés, même avant Lavoisier, à nier la transmutation ; non en vertu de principes abstraits, mais en tant que fait d' expérience effective et réalisable. 4-l' unité de la matière. -les multiples de l' hydrogène et les éléments polymères. Assurément, cette notion de l' existence définitive et immuable de soixante-six éléments distincts, tels que nous les admettons aujourd' hui, ne serait jamais venue p289 à l' idée d' un philosophe ancien ; ou bien il l' eût rejetée aussitôt comme ridicule : il a fallu qu' elle s' imposât à nous, par la force inéluctable de la méthode expérimentale. Est-ce à dire cependant que telle soit la limite définitive de nos conceptions et de nos espérances ? Non, sans doute : en réalité, cette limite n' a jamais été acceptée par les chimistes que comme un fait actuel, qu' ils ont toujours conservé l' espoir de dépasser. De longs travaux ont été entrepris à cet égard, soit pour ramener tous les équivalents des corps simples à une même série de valeurs numériques, dont ils seraient les multiples ; soit pour les grouper en familles naturelles ; soit pour les distribuer dans celles-ci, suivant des progressions arithmétiques . Aujourd' hui même, les uns, s' attachant à la conception atomique, regardent nos corps prétendus simples comme formés par l' association d' un certain nombre d' éléments analogues ; peut- être comme engendrés par la condensation d' un seul d' entre eux, l' hydrogène par exemple, celui dont le poids atomique est le plus petit de tous. On sait en effet que les corps simples sont caractérisés chacun par un nombre fondamental, que l' on appelle son équivalent ou son poids atomique . Ce nombre représente la masse chimique de l' élément, le poids invariable sous lequel il entre en combinaison et s' associe aux autres éléments, parfois d' après des proportions multiples. C' est ce poids constant qui passe de composé en composé, dans les substitutions, décompositions et réactions diverses, sans éprouver jamais la plus p290 petite variation. La combinaison ne s' opère donc pas suivant une progression continue, mais suivant des rapports entiers, multiples les uns des autres, et qui varient par sauts brusques. De là, pour chaque élément, l' idée d' une molécule déterminée, caractérisée par son poids, et peut-être aussi par sa forme géométrique. Cette molécule demeurant indestructible, au moins dans toutes les expériences accomplies jusqu' ici, elle a pu être regardée comme identique avec l' atome de Démocrite et d' épicure. Telle est la base de la théorie atomique de notre temps . Ainsi chaque corps simple serait constitué par un atome spécial , par une certaine particule matérielle insécable. Les forces physiques, aussi bien que les forces chimiques, ne sauraient faire éprouver à cet atome que des mouvements d' ensemble, sans possibilité de vibrations internes ; celles-ci ne pouvant exister que dans un système formé de plusieurs parties. Il en résulte encore qu' il ne peut y avoir dans l' intérieur d' un atome indivisible aucune réserve d' énergie immanente.